La Russie, le Vatican et le facteur polonais

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MOSCOU, 12 avril. Par Piotr Romanov, commentateur politique de RIA-Novosti. La première vague d'intérêt pour les événements au Vatican vient de refluer. La seconde, on peut le supposer, reviendra lorsque le monde connaîtra le nom du successeur de Jean-Paul II. Pour la Russie, cet événement acquiert une signification particulière. Il est évident que le nouveau souverain pontife ne sera pas polonais, alors que le facteur polonais a toujours défini dans une mesure non négligeable les rapports entre le Vatican et Moscou.

Il y a plusieurs causes à cela, mais la raison essentielle réside sans doute dans le fait que les rapports entre les Russes et les Polonais, historiquement assez tendus, transforment les prêtres catholiques polonais en hommes politiques. Souvent, dans l'histoire, l'Eglise catholique polonaise s'est constituée en club révolutionnaire et politique anti-russe et des dignitaires religieux ont assumé des fonctions de guides politiques, rôle qui n'est guère inhérent aux serviteurs de Dieu. Enfin, une fois sur le sol russe, le prêtre polonais oublie souvent sa mission spirituelle proprement dite, en la sacrifiant sur l'autel des intérêts nationaux et politiques. Le père Quénard, de l'ordre de l'Assomption, a un jour écrit dans un moment de colère que de Varsovie à Vladivostok, les Polonais identifient les intérêts de l'église catholique à leurs propres intérêts. Et de faire observer, déçu, dans une note, que les Polonais refusent de se consacrer au prosélytisme parmi les Russes s'ils voient que cela n'aboutit pas au renforcement de l'influence polonaise. Il est clair que les desseins stratégiques de l'ordre de l'Assomption qui consistaient à introduire la foi catholique en Russie se sont heurtés aux projets égoïstes polonais, comme le pensaient les Français. Un autre Français, le père Baurin, disait, irrité, que les Polonais sont des intrigants chevronnés. Ces citations sont tirées de l'ouvrage "Rome et Moscou" d'Antoine Wenger, grand spécialiste de la Russie et de Byzance et catholique orthodoxe.

L'élection d'un Polonais au Saint-Siège avait signifié, aussi bien pour le Vatican que Moscou, des avantages et des inconvénients. D'une part, le Vatican acquérait, grâce à cette élection, une nouvelle dimension, universelle, et Moscou pouvait compter que le nouveau Pape, un Slave, s'orientait mieux que ses prédécesseurs, dans les affaires russes.

De l'autre côté, le Vatican, pour la première fois de son histoire, a cessé d'être "italien", et les ressources et le prestige de l'Eglise catholique tout entière ont été consacrés à un seul pays, la Pologne. Et il ne pouvait en être autrement. Même si Jean-Paul II s'y était opposé personnellement, la Pologne elle-même n'aurait jamais raté sa chance de gagner un peu plus de poids politique grâce à un Polonais au Vatican. Tant que le régime communiste se maintenait encore à Varsovie - il s'est effondré grâce à la participation active de l'Eglise catholique - la "polonisation" du Vatican ne sautait pas encore aux yeux. Mais la Pologne moderne a ouvertement profité de ses "liens de parenté" avec le Vatican en intégrant l'Union européenne, en menant des négociations avec Moscou ou en pacifiant, en la personne de M. Kwasniewski, la "révolution orange" en Ukraine : partout la Pologne était auréolée de l'immense prestige du Pape. La Pologne en est-elle responsable ? Je pense que non. Si un ressortissant sud-américain devient le nouveau souverain pontife, l'Amérique latine verra son poids augmenter également et on entendra plus souvent parler espagnol au Vatican.

Mais beaucoup, durant ces longues années du dernier pontificat, se sont lassés d'entendre parler polonais au Vatican, et l'invasion polonaise de Rome au lendemain du décès du Pape n'a fait qu'accentuer cet effet. Il n'est donc pas difficile de prédire la baisse de l'influence polonaise au sein de l'Eglise catholique et dans le monde. On ne saurait quantifier ce que la Pologne perdra sur le plan politique après le décès de Karol Wojtyla, mais on peut affirmer que les pertes ne seront pas négligeables. Il est facile de prévoir également que les Polonais livreront encore des batailles d'arrière-garde, mais leur défaite est inéluctable car ils ont perdu leur capitaine.

Pour ce qui est de la Russie, des changements sont également attendus. Pas aussi rapides mais tout aussi inévitables. Le Polonais Tadeusz Kondrusiewicz, le principal représentant de l'Eglise catholique à Moscou, pourrait revenir dans sa patrie pour libérer sa place d'archevêque, disons, à un Français. La manière dont le Vatican mène son dialogue avec l'Eglise orthodoxe russe devrait changer également et le temps montrera si les remaniements ont lieu pour le mieux ou pour le pire. Les Polonais sont censés connaître la Russie mais ils ont dramatisé beaucoup de choses, ce qui ne contribue naturellement pas à promouvoir le dialogue. L'Eglise orthodoxe russe estime que d'autres interlocuteurs réussiraient mieux dans cette entreprise.

Le Kremlin lui non plus ne devrait pas rencontrer de problèmes majeurs avec le nouveau pouvoir au Vatican. D'ailleurs, le pouvoir laïque en Russie, ces derniers siècles, a toujours été de loin plus tolérant envers les Catholiques que l'Eglise orthodoxe. Certes, il a défendu en premier lieu les intérêts des Orthodoxes mais ceux des Catholiques ne lui étaient pas étrangers. Ne serait-ce par le fait qu'il pouvait estimer à sa juste valeur l'assistance apportée au pays par les experts étrangers qui vivaient en Russie et dont bon nombre étaient justement de confession catholique.

Rappelons que le dernier problème qu'a réglé dans sa vie le président du Conseil des ministres russe Piotr Stolypine, le jour où il est mort de la main d'un terroriste à Kiev, en 1911, concernait justement les rapports entre Orthodoxes et Catholiques. Ce jour, il recevait une délégation française qui lui demandait de prendre la défense du père Evrard, soupçonné à tort par la police d'appartenir à l'ordre des Jésuites. Après avoir examiné ce cas particulier sous tous ses aspects, il a obtenu d'Evrard la parole d'honneur qu'il ne prêcherait plus que parmi ses compatriotes. Stolypine l'a autorisé à rester en Russie. Dans ses mémoires, le père Evrard écrira plus tard qu'il gardait un souvenir reconnaissant de cet homme, honnête, franc, désintéressé et profondément attaché à ces principes quand il s'agissait de la politique et de la religion.

Si Rome envoie en Russie un nouveau père Evrard et limite quelque peu l'enthousiasme des prêtres polonais, et si le Kremlin combine judicieusement, comme sous Stolypine, les intérêts de la Russie, de l'Eglise orthodoxe russe et des catholiques, Moscou et le Vatican pourront avoir des relations civilisées au cours du nouveau pontificat également.

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