D'autre part, les événements de Kirghizie n'étaient l'effet du hasard, mais le résultat d'une crise économique et sociale profonde dans le pays. Il s'est avéré que dans cet "îlot de démocratie", tout n'était pas parfait, loin s'en faut. En effet, les réformes de marché n'y ont pas tellement porté sur la production, mais plutôt sur la sphère de la gestion, ce qui n'a guère contribué à stabiliser l'économie nationale. Comme résultat, au lieu du modèle de marché tant espéré, les Kirghizes ont reçu un modèle "de bazar" qui reposait essentiellement sur les innombrables crédits étrangers.
La cote de popularité d'Askar Akaïev s'est retrouvée en chute libre pour beaucoup à cause de la corruption qui avait érodé pratiquement tous les ministères et administrations du pays. Askar Akaïev s'est plaint lui-même que cette corruption désastreuse avait presque gagné le dernier étage de la Maison du Gouvernement. Aussi, peut-on s'attendre à ce que le scénario kirghize embrase tel ou tel pays d'Asie Centrale à condition évidemment que les mêmes conditions soient réunies.
C'est le Kazakhstan qui est le plus souvent considéré comme la prochaine victime du "domino centrasiatique". Ce qui serait logique, et pas seulement parce les présidentielles doivent avoir lieu en décembre 2005 dans cette république.
Le Kazakhstan est une république ex-soviétique économiquement prospère et stable sur le plan social. Tout comme en Kirghizie, diverses fondations et institutions "démocratiques" internationales y opèrent. Dans le même temps, ce pays a une situation géopolitique exceptionnellement avantageuse et possède d'immenses ressources énergétiques et de matières premières, ce qui représente incontestablement un morceau de choix pour les Etats-Unis.
"En apprivoisant" le Kazakhstan et en le tirant du giron de la Russie, les Etats-Unis pourraient résoudre nombre de leurs propres problèmes, à commencer par ceux des hydrocarbures de la Caspienne jusqu'à l'instauration de leur contrôle sur les gazo- et oléoducs transrégionaux, y compris sur ceux qui vont vers la Chine. Il ne resterait alors que de remplacer le "régime de Nazarbaïev".
A la différence d'Askar Akaïev, Noursoultan Nazarbaïev se présente tout à fait légalement aux futures élections présidentielles, ayant rempli toutes les formalités requises pour pouvoir y participer sur une base constitutionnelle. Or, le "régime de Nazarbaïev" a lui aussi ses points faibles si l'on y appliqueles normes occidentales. Il s'agit notamment de la "corruption" qui ne pouvait pas ne pas surgir pendant les presque 16 années de présidence ininterrompue d'un seul et même leader.
Il y est aussi d'autres points faibles sans doute de loin plus douloureux. Le Kazakhstan possède maintenant ses propres oligarques, que ce soit dans le transport de pétrole et de gaz que dans l'aérospatiale. Ces milieux oligarchiques ne sont pas plus proches des valeurs démocratiques occidentales que Noursoultan Nazarbaïev, ils en sont même plus éloignés. Mais leur nature "oligarchique" les incite forcément à convoiter le pouvoir.
En évaluant les événements en Kirghizie comme le résultat de la politique intérieure indécise d'Askar Akaïev, Noursoultan Nazarbaïev en a tiré des enseignements pertinents. Et bien que les Etats-Unis sachent choisir la cible suivante dans leur jeu de "domino", nul ne pourra garantir que la variante "de velours" déjà rodée n'échouera pas. Ne fût-ce qu'au Kazakhstan.
Il existe un autre point non négligeable. Nul ne contestera que le régime corrompu du pouvoir renversé en Kirghizie s'est effondré aussi rapidement qu'en Géorgie et en Ukraine. Mais à la différence de ces dernières, le problème ne se pose pas pour la Kirghizie de choisir dans le partenariat stratégique entre la Russie et les Etats-Unis. Même avec un nouveau gouvernement, la Kirghizie n'est toujours pas sortie de la zone d'influence de Moscou, ce qui a aussi son explication.
L'ex-ministre des Affaires étrangères de Kirghizie, politologue et professeur à l'Université américaine de Bichkek, Mouratbek Imanaliev, estime que dans les ex-républiques soviétiques, la Russie n'est pas seulement considérée comme un Etat qui assume une responsabilité historique pour la stabilité dans la région. Très souvent, la Russie y est perçue en garante de la sauvegarde dans ces pays de leur souveraineté nationale, de leur intégrité territoriale et de leur identité ethnique. Les Etats-Unis seraient sans doute confrontés au facteur "russe" dans d'autres pays d'Asie Centrale.
Et il n'est pas exclu que, dans certains cas, la Russie ne se gêne pas pour y affirmer son image de marque historique.
Le point de vue de l'auteur ne coïncide pas forcément avec celui de la rédaction.