Le contrôle scrupuleux exercé par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) sur le développement de l'électronucléaire iranien a toujours été une condition rigoureuse de la coopération de la Russie et de l'Iran en la matière. La Russie étant un proche voisin de l'Iran, elle serait soumise à un très grand risque si jamais des technologies nucléaires tombaient entre les mains d'extrémistes. Cela nous incite à examiner avec la plus grande attention chaque point des ententes auxquelles nous parvenons avec l'Iran, et cette façon de procéder est d'ailleurs critiquée par l'Iran. La Russie a toujours déclaré que les livraisons de combustible nucléaire à l'Iran ne pourraient commencer qu'après la signature du protocole russo-iranien sur le retour du combustible brûlé.
A l'heure actuelle, Téhéran se déclare entièrement prêt à la coopération avec tous ceux qui ne considèrent pas le contrôle international comme un moyen de torpiller son programme nucléaire. La Russie est intéressée à ce que le programme nucléaire iranien soit réalisé sous contrôle international et à ce que les informations le concernant soient toujours accessibles. Il ne serait pas juste de priver l'Iran de la possibilité d'utiliser des technologies de pointe dans l'intérêt de son propre développement.
On entend dire fréquemment que les positions des Etats-Unis et de la Russie sur le programme nucléaire iranien divergent sérieusement. En réalité, elles reposent probablement sur les mêmes motivations: Washington et Moscou sont surtout préoccupés par le sort du régime de non-prolifération des armes nucléaires. L'accession des extrémistes à la bombe atomique et l'apparition d'un "terrorisme nucléaire" seraient un cauchemar universel. Aussi le souci des Etats-Unis pour leur sécurité et celle de leurs alliés est-il parfaitement compréhensible tout comme est explicable leur désir de "s'assurer contre les risques", surtout compte tenu de l'exacerbation de la situation au Proche-Orient. Toutefois, force est de relever qu'en lançant leur campagne irakienne les Etats-Unis ont beaucoup contribué au développement de tendances négatives dans cette région.
Pourtant, la position américaine comporte des aspects qui sortent loin du cadre de l'organisation de la coopération de l'Iran avec l'AIEA et ne coïncident pas avec la vision russe du problème. Il s'agit des plans de restructuration globale du monde et, selon toute probabilité, de l'attention particulière que les Etats-Unis portent aux ressources pétrolières de l'Iran, de l'influence grandissante exercée par ce pays dans une région dans laquelle les Américains ne sont pas en odeur de sainteté. La Russie relève avec inquiétude que les Etats-Unis préparent un "dossier pré-guerre" sur l'Iran, tout comme ils l'avaient fait à l'égard de l'Irak. Il est notoire que les accusations américaines lancées à l'adresse de Badgad, selon lesquelles l'Irak aurait possédé des armes de destruction massive, étaient dénuées de tout fondement. Les inspections internationales avaient confirmé à plusieurs reprises l'inconsistance des accusations américaines. Quoi qu'il en soit, cela n'avait pas empêché les Etats-Unis de déclencher une guerre contre l'Irak, prétextant que ce pays les menaçait avec des armes de destruction massive.
En outre, la Russie a des intérêts purement pragmatiques en Iran. Il est très probable que si nous suspendons nos projes dans le domaine du nucléaire civil en Iran notre place sera immédiatement prise par des spécialistes américains. Dans ce cas on pourrait s'attendre à ce que l'Iran devienne par miracle aux yeux des Etats-Unis un Etat pacifique et entièrement ouvert au contrôle international. A mon avis, les arguments américains contre le programme nucléaire iranien pêchent surtout par leur caractère préconçu ainsi que par l'expérience négative de l'immixtion précédente dans les affaires de l'Irak pour un prétexte analogue. Même si les Etats-Unis ont raison à bien des égards, ces deux circonstances ne peuvent pas ne pas susciter de doutes quant à leurs déclarations et actions ayant trait à l'Iran.
C'est la raison pour laquelle seule l'AIEA peut faire figure d'arbitre compétent et légitime dans cette question aussi complexe qu'est le programme nucléaire national de l'Iran. Je pense qu'il serait bien que les Etats-Unis cessent d'évaluer le travail de cette organisation exclusivement à travers le prisme de leurs objectifs et intérêts dans la région. Et étant donné que le monde pourrait se heurter encore à des problèmes de contrôle nucléaire ailleurs qu'en Iran, nous devons disposer de mécanismes internationaux à même de les régler.
Possédant des intérêts en Iran et dans l'ensemble du Proche-Orient, l'Union européenne occupe une position assez objective, cherchant à trouver des solutions réelles et non-discriminatoires au problème. Les Européens conviennent dans le rôle de négociateurs: d'un côté, la partie iranienne est bien disposée aux pourparlers et aux contacts avec l'UE et de l'autre, les Européens ne perdent pas de vue des obligations de la "solidarité atlantique" à l'égard des Etats-Unis.
Des pourparlers ont débuté le 10 avril à Genève, il y est notamment question du programme d'enrichissement de l'uranium annoncé par les dirigeants iraniens. La Russie souhaite fortement que l'UE etl'Iran parviennent à une entente sur cette question sensible ainsi que sur la proposition iranienne concernant l'"enrichissement limité". L'apaisement des passions autour du thème iranien dépendra beaucoup de l'évolution du processus de négociation. Ces passions sont assez survoltées, il faut bien dire. Certains auteurs européens écrivent notamment que la centrale nucléaire de Bushehr constituera une "bombe atomique stationnaire" et que si jamais elle explosait, le nuage radioactif qui s'ensuivrait envelopperait les gisements pétroliers du Proche-Orient. Je pense que l'AIEA devrait fournir une réponse capable de dissiper ces craintes. Cela dit, les spécialistes russes sont convaincus que sur le plan sécuritaire cette centrale est conforme aux standards internationaux de la sécurité nucléaire de nouvelle génération et qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter.
On voudrait rappeler à cet égard qu'il y a déjà des armes nucléaires au Proche-Orient et qu'elles ne sont pas iraniennes. Je pense qu'il est très inconvenant de considérer que la possession d'armes nucléaires par un seul Etat de la région présente moins de danger qu'un programme électronucléaire placé sous contrôle international. Ce qui serait extrêmement dangereux et peu clairvoyant, ce serait de pousser l'Iran, déçu de la mauvaise volonté de ses partenaires de pourparlers, à se retrancher sur lui-même et à entreprendre des démarches autonomes dans une direction que les dirigeants du pays sont bien décidés à suivre. Car alors il faudrait s'attendre à ce que l'Iran développe des programmes nucléaires non seulement civils, mais encore militaires.
Il ne faut pas acculer l'Iran, surtout que ce pays souhaite lui-même établir une coopération totale et constructive.