1944-1945: La bannière étoilée à Poltava

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MOSCOU, 6 avril. (Par Alexandre Orlov, docteur en histoire - RIA Novosti). On connaît énormément de choses sur la coopération entre l'URSS et les Etats-Unis lorsqu'ils étaient alliés au sein de la coalition anti-hitlérienne pendant la Seconde Guerre mondiale: rencontres au sommet, activité diplomatique, livraisons dans le cadre du Prêt-Bail (Lend-Lease), fraternité d'armes des soldats et officiers des deux armées sur l'Elbe. Mais pratiquement rien sur les opérations dites de "navette" effectuées par l'aviation stratégique américaine qui, en 1944, avait utilisé trois aérodromes soviétiques, ceux de Poltava, de Mirgorod et de Piriatine (Rakovchtchina), pour bombarder des sites militaires du Troisième Reich.

En été quarante-quatre, alors sous-lieutenant, je commandais une section de la 9-e brigade blindée, qui complétait ses effectifs à Poltava, une ville ukrainienne d'où les troupes hitlériennes avaient été chassées relativement récemment. A sept kilomètres de nous il y avait une base aérienne US qui servait de relais aux forteresses volantes américaines dans leur va-et-vient entre la Grande-Bretagne et l'Italie, d'une part, et Poltava, de l'autre. Plus précisément, les bombardiers B-17 et les chasseurs de couverture s'envolaient d'aérodromes britanniques et italiens, pilonnaient des ouvrages en Allemagne, dans les pays occupés et les pays alliés de Hitler, se posaient sur notre territoire pour permettre aux équipages de se reposer, procéder aux réparations et faire le plein. Ensuite ils prenaient l'air pour un nouveau raid, rejoignaient leurs aérodromes en Angleterre et en Italie et repartaient vers Poltava.

La base aérienne de Poltava, qui comportait les trois aérodromes susmentionnés, était le siège du "Commandement Est" de l'US Air Force qui, avec le Commandement des Forces aériennes de l'Armée Rouge, dirigeait les opérations des bombardiers américains. Les Américains portaient des frappes contre les bases aériennes et les usines allemandes tandisque des Russes et des Américains assuraient la maintenance et la protection des aérodromes et des avions, ainsi que la garde des sites terrestres des alliés.

Bien plus tard je devais apprendre que l'idée d'aménager des aérodromes américains en territoire soviétique avait été lancée par le président Franklin Roosevelt. Dès 1942 il avait demandé à Iossif Staline de détacher quelques aérodromes - seulement en Sibérie - pour y déployer 100 bombardiers lourds qui auraient pu être utilisés contre le Japon au cas où celui-ci agresserait l'Union soviétique. Staline n'avait pas appuyé cette idée car il ne pouvait pas se permettre de violer la neutralité avec Tokyo et par conséquent de s'engager dans une guerre sur deux fronts. Mais en 1943, alors qu'un tournant décisif s'était déjà amorcé dans le cours de la Seconde Guerre mondiale, les propositions réitérées des Américains s'avérèrent intéressantes aux yeux de Moscou. Elles furent exposées dans la capitale soviétique par le chef de la mission militaire des Etats-Unis en URSS, le Major General John R.Deane. Cependant, le chef suprême des armées se garda de donner une réponse favorable univoque. Les négociations sur l'implantation d'une base aérienne américaine en territoire soviétique ne reprirent qu'à la Conférence de Téhéran. Les Etats-Unis avaient absolument besoin de cette base. En raison d'un nombre insuffisant d'aérodromes de secours et d'une autonomie de vol relativement réduite, leurs avions en Europe étaient contraints d'économiser le carburant. Aussi étaient-ils souvent obligés, sans couverture aérienne suffisante, d'engager le combat avec la chasse fasciste et cela se traduisait par des pertes importantes. Staline donna son accord de principe aux Américains. En ajoutant cependant qu'une décision définitive ne pourra être donnée qu'une fois que tous les documents afférents auront été examinés. Ce travail prit plusieurs mois. C'est seulement en février 1944 que les premiers équipements nécessaires à l'aviationstratégique américaine arrivèrent aux aérodromes de Poltava.

Le travail ne manquait pas. Il était prévu que 120 bombardiers quadrimoteurs Boeing-17 (forteresses volantes) prennent part aux raids dits de "navette". Pour ces mastodontes, il fallut aménager des pistes métalliques à l'aérodrome de Piriatine. La piste d'envol en béton de l'aérodrome de Mirgorod dut être prolongée. Il fallait aussi loger un millier de spécialistes américains, ce qui n'était pas évident dans des villes où il n'y avait plus un mur debout. Une solution fut trouvée en réquisitionnant des wagons-lits. Il fallait aussi installer une ligne de liaison directe entre Moscou, où se trouvait la mission du général Deane, et Poltava, entre cette dernière ville et l'état-major de l'aviation stratégique américaine en Angleterre, entre Poltava et l'Italie d'où les bombardiers lourds décollaient. Et établir une liaison avec Téhéran où étaient implantées les bases d'intendance des Américains...

Il était indispensable de concerter les modalités du franchissement de la ligne du front par les B-17 et leurs chasseurs de couverture, leur prêter une assistance au sol en cas d'atterrissages forcés, et bien d'autres choses encore. Et aussi, ce qui était essentiel, entériner les sites ennemis devant être frappés.

Les Américains voulaient bombarder les usines aéronautiques Henckel dans les environs de Riga, de façon à obliger les Allemands à transférer sur le front oriental une partie de leur aviation, ce qui aurait dégarni le front occidental la veille de l'opération Overlord (débarquement allié en Normandie). Moscou, lui, insistait pour que des bombardements soient effectués en Roumanie et en Hongrie où l'Allemagne s'approvisionnait en carburant. Et comme en vertu des accords passés entre l'URSS et les Etats-Unis, les desiderata de la partie soviétique étaient prioritaires, les Américains acquiescèrent.

Un sérieux problème aussi se fit jour en ce qui concerne la protection antiaérienne des aérodromes de Poltava. Le commandement soviétique avait détaché à ces fins une division de chasse et un régiment d'artillerie antiaérienne du 6-e corps de DCA. Les Américains avaient accueilli cette sollicitude avec ironie. Sur le front occidental les Allemands ne s'étaient jamais risqués à attaquer un de leurs aérodromes situés à moins de 150-300 kilomètres de la ligne de front. Or, ici elle était à 500 kilomètres de là. Ils devaient se tromper, nous verrons cela un peu plus loin.

Le premier raid de "navette" eut lieu le 2 juin 1944. Des avions américains partis d'Italie bombardèrent des noeuds ferroviaires tenus par les hitlériens dans les environs des villes de Debrecen, de Dej et de Cluj et allèrent se poser à Poltava. Cette opération (et toutes les autres par la suite) avait été baptisée FRANTIC. 750 appareils de la 15-e armée aérienne américaine y prirent part. Certains d'entre eux rentrèrent en Italie, 128 bombardiers B-17 et 64 chasseurs Mustang atterrirent à Poltava. La seule perte fut un B-17 qui explosa en vol au-dessus d'un site. Une forteresse volante cassa du bois en se posant, son châssis ayant été endommagé par un éclat d'obus antiaérien. Un chasseur fut porté disparu. Au vu des normes en vigueur à l'époque, c'était là un résultat plus que satisfaisant.

Il m'est impossible de ne pas me souvenir comment les officiers soviétiques avaient réagi à l'arrivée d'Américains dans la ville. Bien évidemment, le commandement n'encourageait pas nos contacts. Seulement comment les empêcher si nous empruntions les mêmes rues, regardions les mêmes films et fréquentions les mêmes restaurants? Nous nous expliquions avec les "yankees" principalement au moyen de gestes, de tapes sur les épaules, de sourires. Etoiles rouges, galons, calots, barrettes de médailles, casques allemands, chocolat, cigarettes, chewing-gum (un truc insolite pour nous à l'époque), autant d'objets d'échange. On troquait même du tord-boyau contre du gin et du whisky, des produits qui pour nous étaient inédits aussi.

Les Américains étaient très bien disposés à notre égard. Et réciproquement. Je m'étais même lié d'amitié avec quelques officiers. Connaissant un peu d'anglais, je faisais en quelque sorte office d'interprète lors de nos rencontres. Le lieutenant Rally Sun, commandant de bord d'un B-17, m'avait dit: Je suis agréablement étonné par l'accueil que vous nous réservez. Certains de nos "gentlemen" en Amérique et en Angleterre nous avaient dit que les Russes étaient des gens méchants et grossiers, arriérés sur le plan culturel et domestique..."

Nous aussi nous avions découvert bien des choses chez les Américains. Par exemple, les officiers soviétiques étaient étonnés en voyant la simplicité et le caractère démocratique des rapports entre les officiers américains et leurs subordonnés, soldats et sous-officiers. Quand un officier, même ayant le grade de colonel ou de général, entrait dans une tente où des mécaniciens tapaient le carton, personne ne se levait, n'éteignait sa cigarette et ne cessait de parler ou de rire. Quand un supérieur s'adressait à un soldat, celui-ci répondait la cigarette aux lèvres comme si son interlocuteur était un copain. Dans l'Armée Rouge un tel comportement était impensable.

Un événement a longtemps assombri nos rapports. Voici ce qui s'était passé. Le 11 juillet, le groupe du général Eyker s'était envolé de Poltava et se dirigeait vers l'Italie. Le photographe du groupe aérien, le lieutenant McCoy, avait emporté avec lui des photos aériennes des aérodromes de Poltava, représentant des B-17 en stationnement et sur la piste d'envol. Ce qui était absolument prohibé. Le fait que les Américains utilisaient des aérodromes soviétiques près de Poltava était tenu dans le plus grand secret. Or, le sort voulut que les Allemands abattent justement l'avion à bord duquel le lieutenant McCoy se trouvait. Les clichés aériens tombèrent entre leurs mains. Dix jours plus tard nous reçûmes la visite d'un mouchard fasciste He-111. La chasse ne réussit pas à l'intercepter. La nuit suivante des bombardiers allemands arrivèrent au-dessus de Mirgorod et de Poltava, larguèrent dans un premier temps des bombes éclairantes et ensuite des bombes antipersonnel, incendiaires et de démolition. Les tentatives faites par l'artillerie antiaérienne et les chasseurs du 802-e régiment aérien pour repousser l'attaque donnèrent des résultats médiocres, plusieurs bombes tombèrent même dans les dispositifs de notre brigade blindée.

Le raid allemand a eu des résultats déplorables. Tout d'abord pour nous. Les fascistes avaient incendié trois appareils de la 310-e division de chasse, 404 tonnes de carburant, endommagé 12 Aerocobra, des pistes métalliques. On dénombra deux morts et 14 blessés. Les Américains ne déplorèrent aucune perte humaine ou matérielle. Dès après le départ du He-111 ils avaient éparpillé leurs bombardiers. Quoi qu'il en soit, ils formulèrent à notre égard de très sérieux griefs quant à l'efficacité de la protection antiaérienne des aérodromes. Des griefs justifiés pour l'essentiel. La DCA s'était effectivement avérée faible et mal organisée. Des mesures appropriées furent prises et les raids suivants de l'aviation hitlérienne furent beaucoup moins efficaces. Seulement l'amertume restait.

Les Américains demandèrent à ce que des radars US soient acheminés à Poltava, l'Armée Rouge ne disposant pas d'installations de ce genre. Il fut aussi question de transférer de Grande-Bretagne des pièces d'artillerie antiaérienne de gros calibre, des chasseurs de nuit, des appareils que nous ne possédions pas non plus en nombre suffisant, ainsi que d'autres moyens destinés à renforcer la protection des avions et des pilotes. En ce qui concerne ces questions, seul le chef suprême des armées pouvait prendre une décision. Or, celui-ci faisait traîner les choses en longueur. Cela ne l'enthousiasmait pas de devoir accroître le nombre de spécialistes américains dans nos bases. Leurs effectifs auraientpu être portés à 9.000 hommes, ce qui aurait pour nécessité une augmentation adéquate du nombre de spécialistes soviétiques.

Entre-temps, les Américains avaient repris l'opération FRANTIC. Du 22 au 29 juillet, ils effectuèrent quatre raids aériens sur des aérodromes militaires en Roumanie et en Hongrie, détruisant 159 avions, dont 67 au sol et 64 en combats aériens, et en endommageant 28 autres. En outre, ils incendièrent quatre locomotives, 14 camions avec leur chargement, deux cars d'état-major. Les pertes américaines se chiffrèrent à huit avions Lighting.

Au mois d'août 1944, les bombardiers américains basés en Italie et en Union soviétique réalisèrent cinq opérations de bombardement. En un mois les forteresses volantes effectuèrent 499 sorties, larguèrent sur l'ennemi 467 tonnes de bombes, détruisirent plusieurs raffineries de pétrole ainsi que 22 avions fascistes. Quatre équipages américains ne rentrèrent pas de mission.

Les "raids de navette" sous la bannière étoilée prirent fin pendant l'insurrection de Varsovie déclenchée par les patriotes polonais dirigés par le gouvernement en exil à Londres. Cela rendit Staline furieux. Il était conscient que les dirigeants polonais pro-occidentaux voulaient libérer la capitale dans la participation de l'Armée Rouge, de manière à pouvoir ensuite rétablir le "cordon sanitaire antisoviétique" qui existait avant la guerre. Et après que des avions non pas américains mais britanniques survolant la Pologne eurent largué, sur ordre de Churchill, des frets pour les insurgés de Varsovie, le chef suprême des armées interdit aux alliés d'apparaître au-dessus de la ligne du front soviéto-allemand et des troupes de l'Armée Rouge.

Les quatre dernières opérations FRANTIC n'eurent lieu qu'au mois de septembre. Au cours de trois d'entre elles les Américains frappèrent une usine de guerre au sud de Berlin, à Brucks, ainsi que des objectifs dans les villes hongroises de Miskols et de Szolnok. La quatrième, consistant àfournir une aide aux insurgés de Varsovie, fut autorisée par Staline étant donné que de toute façon les Polonais ne pouvaient plus rien faire, l'insurrection était vouée à l'échec. Elle fut définitivement réprimée le 1-er octobre. Largués à 4.000 mètres d'altitude par les avions américains, les containers atterrirent pour la plupart dans les positions tenues par les hitlériens. L'US Air Force perdit deux bombardiers et deux chasseurs.

En hiver 1944/45, les Américains quittèrent Poltava. Pour esprit de sacrifice et stoïcisme manifesté pendant la lutte conjointe contre l'ennemi commun, le Commandement de l'US Air Force décerna la Medal of Valor à dix militaires soviétiques, des officiers subalternes, sous-officiers et soldats pour la plupart. Le Commandement soviétique remit des décorations officielles à 17 généraux et officiers américains.

Je suis sûr que l'amitié et le partenariat qui avaient pris corps en quarante-quatre entre les combattants soviétiques et américains ne sont pas oubliés et que ces relations ne cesseront de se développer.

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