L'élite russe et la politique de Moscou au sein de la CEI

S'abonner
MOSCOU, 6 avril. (Commentateur politique de RIA-Novosti, Arseni Oganessian). La série de cataclysmes politiques de ces derniers temps dans l'espace post-soviétique n'a pas manqué de déclencher une large discussion au sein de la classe politique en Russie. Tout le monde est unanime à estimer que Moscou doit changer radicalement de politique au sein de la Communauté des Etats indépendants (CEI). Mais l'unanimité s'arrête là, et les divergences commencent, divergences souvent insurmontables.

Il existe deux pôles de discussion à la Douma d'Etat (Chambre basse du Parlement russe), représentés par les députés Konstantin Zatouline, d'une part, et Alexandre Lebedev, de l'autre. Tous les deux font partie du Comité de la Douma pour la CEI et les liens avec les compatriotes. Tous les deux sont aussi membres du Parti pro-présidentiel "Russie Unie".

Le directeur de l'Institut des pays membres de la CEI, Konstantin Zatouline, qui avait, d'ailleurs, appuyé très énergiquement Viktor Yanoukovitch aux dernières élections présidentielles en Ukraine, est persuadé que des relations particulières entre la Russie et l'Ukraine pourraient être garanties par une transformation de l'Etat ukrainien, telle que sa "démocratisation par le biais de la décentralisation et de la fédéralisation", ainsi que par l'octroi du statut de langue nationale au russe parallèlement à la langue ukrainienne dans le pays, etc.

Le député est absolument convaincu que, du moment qu'il est inutile d'essayer de s'entendre avec le Président ukrainien en place, vu son "recrutement" par l'Occident, il faut épauler l'opposition aux futures législatives en Ukraine.

Qui plus est, Konstantin Zatouline propose de protéger les droits légitimes des investisseurs russes en Ukraine et de dénoncer des "représailles massives contre les dissidents" dans ce pays.

L'ancien banquier Alexandre Lebedev, qui a toujours des intérêts commerciaux en Ukraine, est en total désaccord avec Konstantin Zatouline sur ce point. Répondant à une question de RIA-Novosti, il a dit ne pas accepter les déclarations selon lesquelles les dissidents en Ukraine feraient l'objet de représailles massives. Selon Alexandre Lebedev, les efforts déployés par l'actuelle direction de l'Ukraine pour réprimer la corruption sont généralement interprétés par certains comme des représailles contre les dissidents.

Le parlementaire est profondément convaincu que la Russie devrait cesser, une fois pour toutes, de disserter, au niveau officiel, sur l'intégrité territoriale de l'Ukraine. "Officiellement, nous n'avons pas à en discuter. Dans la politique internationale contemporaine, c'est inadmissible", estime Alexandre Lebedev. Et d'ajouter: "Dans le cas contraire, nous ne tarderons pas à réduire nos relations bilatérales à des relations du type de l'époque de la "guerre froide"".

Par ailleurs, Alexandre Lebedev insiste sur la nécessité de cesser de s'ingérer dans les affaires intérieures de l'Ukraine. Par conséquent, ne plus épauler l'opposition ukrainienne.

Au lieu de cela, le député propose de donner le "feu vert" aux investissements réciproques et aux projets économiques conjoints, de contribuer à l'implication énergique du capital russe privé dans l'économie de l'Ukraine. "Si nous arrivons à faire démarrer pour de bon les mécanismes d'intégration, le problème de l'élargissement de l'Alliance de l'Atlantique Nord se résorbera de lui-même, ayant perdu tout son attrait pour l'Ukraine", affirme l'ancien banquier russe.

Bien que les prises de position de ces deux députés à la Douma soient loin d'être explicites, elles illustrent très bien, peut-être avec une certaine exagération, les états d'esprit de l'élite politique russe.

Les problèmes ukrainiens dont la discussion soulève, depuis ces derniers temps, de vives émotions en Russie, constituent sans doute un des exemples les plus typiques des deux points de vue radicalement opposés sur la conception de la politique extérieure de laFédération de Russie à l'égard de ses plus proches voisins.

En dépit de toute la complexité de la tâche qui consiste à élaborer la nouvelle conception de la politique extérieure de la Russie dans l'espace de la Communauté des Etats indépendants, il faut la résoudre au plus vite. La solution de ce problème ne souffre aucun délai car la concurrence géopolitique dans cette région est entrée dans sa phase active. Et si la Russie ne s'attelle pas dès maintenant à son règlement, il faudra s'attendre

dans un très proche avenir à un affaiblissement encore plus marqué de l'influence de Moscou dans l'espace post-soviétique qui, comme une "peau de chagrin", se rétrécira toujours plus. Il se peut même que ce processus soit encore plus rapide que ne le prévoient les analystes.

A cette occasion, la discussion opposant Alexandre Lebedev et Konstantin Zatouline est très utile, car à la différence des délibérations qui ont lieu entre toute une série de politologues russes de renom, les attitudes de ces deux députés sont réfléchies et nettement articulées.

De plus, les avis des parties ne sont pas aussi incompatibles qu'il n'y paraît. Ainsi, l'établissement des contacts avec l'opposition ukrainienne (et non seulement avec elle) est indispensable au moins pour que Moscou n'ait plus à organiser à partir de zéro ses relations avec les nouveaux dirigeants en cas de relève du pouvoir, ce qui ne manquera pas de se produire tôt ou tard si l'Ukraine suit la voie du développement démocratique. Non seulement cela n'empêche pas l'accroissement des investissements russes dans l'économie ukrainienne et la dynamisation des processus intégrationnistes, mais cela crée au contraire des garanties supplémentaires pour le capital russe.

En outre, il importe à Moscou d'enrichir sa panoplie d'instruments politiques extérieurs, en créant, par exemple, toutes sortes de fondations et autres organisations non gouvernementales (ONG) pour propager la langue et la culture russes dans les Etats membres de la CEI. Ceci donnerait au Kremlin une marge de manoeuvre supplémentaire en cas de cataclysmes politiques dans l'espace post-soviétique.

Fil d’actu
0
Pour participer aux discussions, identifiez-vous ou créez-vous un compte
loader
Chat
Заголовок открываемого материала