L'idée qu'Askar Akaiev doit revenir en Kirghizie mûrit au sein de l'élite politique kirghize. Ses adversaires veulent qu'il présente lui-même sa démission et abandonne le pouvoir comme il se doit. Ses partisans espèrent rétablir le président dans ses droits légitimes. Dans ce remue-ménage autour d'Askar-Akaiev, Moscou occupe la meilleure position: après avoir accueilli hospitalièrement le président qui a quitté son pays, la Russie a renforcé considérablement son rôle dans la médiation internationale, sans laquelle Bichkek ne pourra certainement pas surmonter la crise constitutionnelle.
L'absence du président place les nouvelles figures politiques de la Kirghizie dans une situation inconfortable, car l'aversion qu'inspirait Askar Akaiev et le contrôle de l'économie exercé par sa famille, ainsi que son mépris pour les clans du Sud cimentaient l'opposition kirghize bigarrée. Mais Askar Akaiev absent, ses opposants commencent à se disperser aux quatre coins du ring politique.
Cela concerne avant tout deux hommes politiques qui ont déjà fait connaître leur intention de participer à l'élection présidentielle de juin. Kourmanbek Bakiev, qui a été nommé premier ministre et président intérimaire, et Felix Koulov, coordinateur des ministères de force, ont exprimé des avis diamétralement opposés sur la composition légitime du parlement kirghiz. Kourmanbek Bakiev et la Cour suprême reconnaissent les pouvoirs de l'ancien parlement, Felix Koulov et la Commission électorale centrale, ceux du parlement élu en février.
Derrière cette confrontation, il y a la lutte entre le groupe d'hommes politiques qui se sont retrouvés au gouvernail et la nouvelle élite qui vient d'obtenir les mandats parlementaires. Si des tentatives avaient été faites pour évincer cette élite de la scène politique, les hommes d'affaires kirghizes ne manqueraient pas de moyens de précipiter le pays dans un chaos encoreplus terrible. Heureusement, la division du pouvoir législatif a été rapidement éliminée au profit du parlement élu en février, dont les élections injustes étaient, semble-t-il, la cause première de la "révolution des tulipes".
A la différence des événements en Géorgie et en Ukraine, la Russie a adopté une attitude bien plus sage et modérée à l'égard de l'histoire kirghize. Moscou entretenait depuis longtemps des rapports amicaux avec Askar Akaiev et des contacts avec l'opposition kirghize. Tous les personnages principaux, de Kourmanbek Bakiev à Felix Koulov, ont laissé entendre qu'ils n'éprouvaient pas de phobies à l'égard de la Russie et n'avaient pas l'intention de jouer la carte antirusse à des fins nationalistes, à la différence de leurs prédécesseurs dans la succession des révolutions "de couleur".
Le président Vladimir Poutine a donné pour consigne d'aider la Kirghizie à effectuer les semailles et à rétablir les ouvrages de l'infrastructure de Bichkek, en répondant à la demande des nouvelles autorités kirghizes. La Kirghizie participera aux exercices militaires prévus avec les armées de la Russie, du Tadjikistan et du Kazakhstan.
Tout cela a permis à Mikhail Marguelov, président du Comité des affaires internationales de la chambre haute du parlement russe, d'affirmer que les événements en Kirghizie "n'étaient nullement un échec pour la Russie".
Kourmanbek Bakiev a répondu comme suit à la question sur les relations ultérieures entre Bichkek et Moscou: "Les rapports entretenus jusqu'à ce jour étaient si profonds et solides que la situation actuelle ne peut nullement les affecter".
La Kirghizie n'a jamais figuré parmi les pays de l'espace postsoviétique dans lesquels on observe cette nouvelle tendance à la mode: plus on bouscule la Russie, plus l'Occident est reconnaissant. L'influence dont jouit RAO "EES Rossii" (Electricité de Russie) en Kirghizie renforce les sympathies pour Moscou. En fait, les compagnies russes s'implanteraient volontiers plus profondément en Kirghizie. Le commerce animé des produits du complexe militaro-industriel, les deux grandes centrales hydro-électriques de Kambaratinsk en voie de construction par des firmes russes, une usine qui approvisionne toute l'Asie centrale en koumys (boisson fermentée préparée avec du lait de jument) sont un bon investissement.
Cependant, dans l'appréciation des événements en Kirghizie, les pessimistes russes se disent effrayés, à court terme, par le renforcement possible du radicalisme islamique dans ce pays. Après le 24 mars, l'immunité de la Kirghizie contre l'influence des cléricaux extrémistes a visiblement diminué. Personne n'a besoin d'un deuxième Afghanistan version talibane, et encore moins la Russie qui a une triste expérience de l'Afghanistan.
Il y a une autre menace: la perspective de transformation de la vallée de Ferghana en plaque tournante du trafic des stupéfiants à travers le Kazakhstan et l'Ouzbékistan vers le territoire de la Russie. Les événements de Djalal-Abad et Och peuvent-ils incendier la vallée de Ferghana? Les pessimistes n'excluent pas cette tournure des événements. Derrière tout cela, on voit le spectre du processus général connu sous le nom d'effet dominos en Asie centrale. Les régimes limitrophes de la Kirghizie ne sont pas sûrs d'eux au point de ne pas craindre les mêmes événements chez eux.
Le président du Kazakhstan Noursoultan Nazarbaiev, qui est arrivé au pouvoir à l'époque soviétique et qui assume les fonctions de président depuis 1991 semble, le plus inébranlable. Le Kazakhstan a la réputation d'être le pays le plus stable et le plus prospère du point de vue économique grâce à ses réserves de pétrole, mais cette circonstance peut rendre un mauvais service à la dynastie au pouvoir. Le pétrole forme et enrichit une business-élite qui ne pourra pas résister longtemps à la tentation du pouvoir politique.
Emomali Rakhmonov dirige le Tadjikistan depuis moins longtemps, à partir de 1994, mais il a subi une catastrophe nationale. La guerre civile qui y a fait rage entre 1992 et 1997 a emporté la vie d'au moins 50 000 personnes et voué un tiers de la population à l'exil. Les conséquences de ce quinquennat sanglant ont démoralisé l'opposition, mais elle peut s'en remettre, regarder autour d'elle et distinguer les détonateurs familiers de l'explosion: la pauvreté des masses et l'autoritarisme des dirigeants.
Saparmourat Niazov tient la bride haute au Turkménistan. En 1999, il a été proclamé président à vie. Seulement une dizaine d'opposants manifestent ordinairement leur mécontentement. Mais ce culte de la personnalité de "Turkmenbachi", le "père de tous les Turkmènes", et l'absence de successeur politique peuvent réserver des surprises. Une situation analogue est observée en Ouzbékistan et en Azerbaïdjan où les présidents Islam Karimov et Ilkham Aliev justifient leur style de direction autoritaire par la menace islamique.
Les traditions de "l'amitié des peuples" de l'époque de l'URSS et le caractère interdépendant de leurs économies ont déterminé les rapports étroits entre ces capitales de l'Asie centrale et Moscou. Le moindre changement du statu quo observé ici ne peut pas ne pas éveiller la prudence de la Russie. Les hommes politiques russes les plus nationalistes vont jusqu'à affirmer que l'isolement stratégique de la Russie est le but final de l'effet dominos en Asie centrale.
Selon la théorie de ces milieux, les dominos tombent non pas d'eux-mêmes, mais à la suite d'un coup de pouce donné par les Etats-Unis et l'Union européenne. Si, dans le cas de la Géorgie et de l'Ukraine, il y a des arguments valables en faveur de cette version, par contre, la "main de l'Occident" est moins visible dans les événements en Kirghizie. Cependant, il ne convient pas de sous-estimer l'activité déployée à Bichkek et dans d'autres villes du pays par les quelque 15 000 bureaux de diverses ONG occidentales, fondations et organisations comme l'OTAN, l'OSCE, l'APCE, Freedom House, etc.
Il serait naïf d'estimer que ce réseau puissant est dirigé à partir de Washington. Mais on peut supposer que cette structure a sa logique et sa dynamique qui l'obligent à soutenir l'opposition dans les pays de l'espace postsoviétique malgré son caractère démocratique, à y préparer le terrain politique en vue de révolutions "de couleur" et à attendre patiemment les nouvelles élections pour persuader les adversaires du régime de proclamer ces élections non valables, ce qui est lourd de conséquences déjà connues.
L'effet dominos, s'il continue à se manifester sur le périmètre de la Russie, s'explique par les particularités des régimes intérieurs autant que par la volonté politique extérieure. Dans ces conditions, Condoleezza Rice et Serguei Lavrov peuvent parfaitement trouver un langage commun, en invitant à rétablir la légalité constitutionnelle en Kirghizie. Effectivement, prévenir le démembrement de cette république, comme c'était le cas en Yougoslavie, ou sa transformation en nouvel Afghanistan de l'époque des talibans, est conforme aux intérêts mutuels des Etats-Unis et de la Russie. Mais ces intérêts mutuels dissimulent les considérations antagonistes des principaux observateurs du drame qui se déroule dans l'espace postsoviétique.