Ce fait a une importance particulière pour la réforme des structures de la Fédération engagée l'année dernière par Vladimir Poutine: bien que seulement 20 des 88 dirigeants régionaux aient été nommés d'après le nouveau schéma, il signifie que la réforme se poursuit. La nouvelle procédure d'attribution des pouvoirs aux chefs des régions sous forme d'élection par les assemblées législatives sur proposition du président a été testée et est en voie d'application.
Mieux encore, la légitimité de cette procédure a été confirmée et bénéficie du respect. En effet, Mintimer Chaïmiev est certainement l'homme politique régional le plus prestigieux de Russie, et le Tatarstan est une des régions les plus puissantes de la Russie sur le plan économique et, ce qui surtout important, politique. Les dirigeants tatares n'ont jamais recherché les bonnes grâces du Kremlin. Les entretiens circonstanciés entre Kazan et Moscou ont toujours témoigné de ce que le Tatarstan, qui fait partie de la Russie, n'était pas une région ou un territoire, mais un Etat. Moscou prend au sérieux aussi bien la Déclaration sur la souveraineté de l'Etat du Tatarstan adoptée en 1990, à l'époque de l'URSS, que le Traité sur la délimitation des pouvoirs avec le Centre fédéral signé en janvier 1994.
"Notre président a reçu un héritage difficile", a dit Mentimir Chaïmiev après l'élection de Vladimir Poutine pour son premier mandat présidentiel. "Un pouvoir fragile, l'absence d'informations sur ce qui se passe dans les régions et dans lasociété dans son ensemble": c'est ainsi que le président du Tatarstan a caractérisé la situation dans laquelle se trouvait le président russe.
Quant à Mintimer Chaïmiev, sa situation était alors bien plus avantageuse, avant tout, parce qu'il avait commencé à édifier sa "verticale du pouvoir" tatare dès le début des années 90. Ce que Vladimir Poutine a réussi à réaliser, dix ans plus tard, au prix d'efforts immenses, Mintimer Chaïmiev l'a fait facilement, à première vue.
Citons, par exemple, le règlement des problèmes dans les rapports avec l'échelon inférieur du pouvoir. Pour Vladimir Poutine, ce sont les gouverneurs, les maires et les présidents des entités de la Fédération de Russie. Pour Mintimer Chaïmiev, ce sont les autorités des villes et des villages. En Russie, les uns et les autres sont élus, ils ont un volume approprié de droits et de pouvoirs, ils reçoivent leur mandat non pas des chefs supérieurs, mais des électeurs à qui ils rendent compte de leur activité. Dans les conditions d'une démocratie faible en Russie, cette subordination entraînait souvent, dans de nombreuses régions, l'irresponsabilité, la corruption et le gaspillage des fonds budgétaires. En ce qui concerne les collectivités locales, la situation est encore plus complexe que dans le cas des gouverneurs, car elles ne font pas partie du système des organes du pouvoir d'Etat, c'est pourquoi, jusqu'à ces derniers temps, il était facile d'opposer une riposte à l'autorité supérieure.
Dans les années 90, de nombreux conflits avaient éclaté dans diverses régions de la Russie entre les autorités des entités de la Fédération et les collectivités locales. Dans certains endroits, à Vladivostok, par exemple, des "guerres municipales" avaient éclaté entre les éboueurs et les employés des services communaux. De nombreuses plaintes parvenaient à la Cour constitutionnelle qui ne qualifiait pas toujours de constitutionnelles, loin de là, les actions des représentants de l'Etat.
Mais tout cela ne concerne pas le Tatarstan. Sa structure d'Etat est si bien organisée qu'aucun conflit de ce genre n'a eu lieu et, en principe, ne pouvait se produire.
Après avoir analysé minutieusement la Constitution et les lois de la Russie, les juristes du Tatarstan ont trouvé une formule qui insérait l'administration des villes et des villages dans la "verticale" républicaine qui obligeait le pouvoir de cet échelon à rendre des comptes non seulement à la population (ce qui est, jusqu'à présent, assez problématique en Russie), mais aussi aux autorités républicaines supérieures. Comme l'a prouvé l'exemple du Tatarstan, cela s'est avéré absolument réaliste et efficace au point qu'une expérience analogue est menée actuellement, bien que tardivement, dans les rapports entre la Fédération et ses entités. Si l'utilité de cette organisation du pouvoir n'a été constatée dans la majeure partie de la Russie qu'après la tragédie de Beslan, le Tatarstan s'en était rendu compte bien plus tôt.
Il n'est pas étonnant que cette république n'ait jamais connu de conflits rappelant, même approximativement, les conflits tchétchène et osséto-ingouche. Le Tatarstan est la plus grande république islamique faisant partie de la Fédération de Russie. On peut même dire que c'est un Etat islamique où vivent quatre millions de musulmans, deux millions de non-musulmans, des Tatars, des Bachkirs, des Russes et des représentants de dizaines d'autres peuples et ethnies. Mais alors que les habitants d'autres régions ayant également une composition ethnique et confessionnelle bigarrée tentaient, comme c'était le cas en Tchétchénie, d'introduire la charia et de "se débarrasser des infidèles", le Tatarstan entretenait des rapports avec le Centre sur la base du droit russe et faisait progresser son économie sans attendre que le président de la Russie le lui demande. Cela explique l'arrivée des investissements: rien que l'année dernière, ils ont constitué 3 milliards de dollars. Si toutes les entités de la Fédération de Russie ressemblaient au Tatarstan, le renforcement actuel de la "verticale du pouvoir" n'aurait pas été nécessaire. Elle existerait depuis longtemps en apportant des bienfaits aux citoyens et à l'Etat. Mais ce chemin reste à parcourir.
Le Tatarstan considère la réforme ayant trait au nouveau mode d'attribution des pouvoirs aux dirigeants des entités de la Fédération comme une mesure temporaire prise dans une période difficile de transition, après laquelle on reviendra au système des élections au scrutin universel. Bien que le président et la majorité des membres du Conseil d'Etat du Tatarstan aient soutenu cette réforme, les députés et Mintimer Chaïmiev jugent nécessaire de souligner son caractère temporaire.
Cette réforme est avantageuse pour une partie des hommes politiques et la population du Tatarstan, car elle permet d'éviter les problèmes liés aux élections et l'instabilité propre à l'étape électorale. A vrai dire, même compte tenu de cette circonstance, le Tatarstan n'a pas besoin de nouveau mode d'attribution des pouvoirs aux dirigeants de la république, le président Mintimer Chaïmiev n'en avait pas besoin, lui non plus, car il n'envisageait pas d'assumer un quatrième mandat présidentiel. Mais cette réforme est nécessaire à d'autres régions de la Russie qui, à la différence du Tatarstan, pâtissent de l'imperfection de l'organisation administrative. Elle est également nécessaire au président Vladimir Poutine qui essaie, depuis plus de cinq ans, de venir à bout de cette imperfection.
Sur ce plan, le Tatarstan et Mintimer Chaïmiev sont alliés de la Russie et de Vladimir Poutine, en partageant avec celui-ci leur prestige au nom du bien commun.