De nombreux experts russes sont enclins à considérer cette nouvelle comme le début de la libéralisation du marché des titres de Gazprom, en particulier, et de la réforme du secteur gazier, en général. Ce n'est pourtant pas la tâche principale des autorités russes.
On sait que l'Etat détient actuellement 38,37% du capital social de Gazprom. L'objectif final du projet est de concentrer entre ses mains le bloc de contrôle, c'est-à-dire 50% plus une action. Pour ce faire, Iouganskneftegaz mis à part, les 100% des actions de Rosneft qui est une société publique seront apportés au capital social de l'entreprise publique Rosneftegaz, créée spécialement pour réaliser la transaction de fusion, qui les échangera contre 10,7% des actions de Gazprom inscrites au bilan des filiales du géant gazier. La procédure se ramène à ce que les actifs gaziers de Rosneft seront intégrés dans les actifs analogues régionaux de Gazprom, tandis que les actifs pétroliers de Gazprom le seront dans les actifs analogues de Rosneft.
En ce qui concerne Iouganskneftegaz, ancienne entreprise de Ioukos et objet de longues intrigues de la part des fonctionnaires publics, cette société n'est pas concernée par la fusion et restera autonome, ainsi que l'a déclaré le patron de Gazprom, Alexéi Miller. Il est envisagé de l'utiliser plus tard pour construire un holding pétrolier à intégration verticale. Mais ce n'est qu'un projet d'avenir.
Le thème qui intéresse le plus aujourd'hui est l'évaluation des sociétés qui fusionnent. On n'ignore pas que les dettes de Rosneft se montent à 20 milliards de dollars environ, dont 9,3 milliards ont été déboursés pour Iouganskneftegaz.
Si cette dette ne diminue pas, le capital social de Rosneft n'aura pas - et de loin - la valeur des 10,7% de celui de Gazprom. Aussi, les fonctionnaires insistent-ils sur la nécessité d'une restructuration de la dette. Au début, ils voulaient que le problème soit résolu par celui qui l'avait créé. Ils ont donc proposé de faire endosser la dette de Rosneft par Iouganskneftegaz. Rien d'étonnant à cela, car en achetant Iouganskneftegaz, Rosneft a accepté 5 milliards de dollars de réclamations fiscales présentées à l'ex-filiale de Ioukos par l'Etat, ainsi que la demande du consortium de banques occidentales de rembourser le crédit qu'il avait accordé à Ioukos sous caution de Iouganskneftegaz (540 millions de dollars environ). Rosneft aura à amortir aussi le crédit (900 millions de dollars) consenti à Ioukos par les actionnaires de MENATEP, toujours sous caution de Iouganskneftegaz.
Cependant, l'ex-filiale a des défenseurs puissants et ne s'est pas laissée endetter. On est en quête, aujourd'hui, d'un bouc émissaire qui devra délier les cordons de la bourse. Il paraît que ce sera le même Ioukos et aussi MENATEP, son actionnaire auquel la justice russe, ainsi que celle d'Israël et celle d'Espagne, ont beaucoup de questions à poser au sujet de la gestion et des impôts.
On a déjà appris que Iouganskneftegaz a mis en mouvement auprès du Tribunal d'arbitrage de Moscou, contre le management de Ioukos, une action en recouvrement de 11,1 milliards de dollars. Cette somme comprend la dette de la société envers le budget national et l'indemnité du préjudice qui lui a été causé par ses anciens propriétaires en pratiquant des "prix de transfert". Mieux, d'après le vice-président de Ioukos, Alexandre Temerko, si Iouganskneftegaz gagne ce procès, l'entreprise deviendra le principal créancier de Ioukos et sa démarche suivante sera une nouvelle action, cette fois en faillite de son ancienne société mère, pour prétendre à la totalité de ses actifs.
Autant dire qu'une nouvelle intrigue éreintante se noue autour de la fusion Gazprom-Rosneft. Pourquoi faire? Un des vice-ministres du Développement économique et du Commerce, Andréi Charonov, déclare : "Cela doit conduire à la libéralisation des titres de Gazprom. C'est extrêmement important pour le coût de la société, pour la qualité de la gestion de Gazprom et pour le marché des valeurs russes en général".
De nombreux experts ont cru à cette hypothèse. En effet, pour faire démarrer la libéralisation, il faut que l'Etat prenne le contrôle du géant gazier entre ses mains. Mais ce n'est qu'une des conditions nécessaires. L'essentiel est de savoir ce que les autorités se proposent d'entreprendre ensuite.
La libéralisation implique la nécessité d'annuler le quota de possession d'actions de Gazprom par les étrangers, fixé à 20%. A ce jour, aucun fonctionnaire n'a dit quand cela se produirait. En ce qui concerne la réforme globale de la branche, la logique veut que Gazprom accorde l'accès sans discrimination de son réseau de transport à tous les producteurs indépendants. Cependant, de telles mesures révolutionnaires ne figurent sûrement pas dans les plans des autorités fédérales. De surcroît, Igor Chouvalov, assistant de Poutine, a déclaré carrément ces jours-ci qu'il n'y aura par de réforme globale au niveau de Gazprom".
Autrement dit, l'objectif de la transaction envisagée n'est pas seulement économique. La création d'un grand groupe pétrogazier est plutôt une affaire politique. A la veille de son adhésion à l'OMC, la Russie se hâte de libéraliser ses marchés intérieurs, d'où la hausse des prix de nombreux produits et d'autres désagréments. Le gaz et le pétrole, étant des ressources stratégiques, commencent à jouer le rôle de facteurs de stabilité dans le pays. Les concentrer entre les mains de l'Etat, voilà ce qui importe dans cette situation. Conclusion confirmée par Igor Chouvalov qui a déclaré à propos de la fusion de Rosneft avec Gazprom : "L'objectif n'est pas d'étouffer la concurrence dans le pays. Mais la canalisation appartiendra à l'Etat".