En outre, Kiev va progressivement être privé du gaz "bon marché" procuré par Gazprom à titre de paiement du transit. En 2005, le refoulement du gaz russe vers l'Europe procurera à l'Ukraine 23 milliards de mètres cubes de gaz au tarif de 50 dollars les 1.000 mètres cubes. Cela alors que maintenant le gaz turkmène lui est facturé 58 dollars plus les frais de transport du Turkménistan jusqu'à sa frontière. Selon les ententes intervenues l'année dernière, le volume du troc devait diminuer progressivement pour se chiffrer à 15 milliards de mètres cubes en 2009. Les nouveaux dirigeants ukrainiens ont exprimé à plusieurs reprises leur mécontentement face aux accords intervenus aux mois d'août entre Gazprom et la direction d'alors de Neftegaz Ukraine. Et bien qu'après avoir rencontré Viktor Iouchtchenko à Kiev le président russe, Vladimir Poutine, ait déclaré à la presse que les parties n'entendaient pas revenir sur les ententes intervenues dans le domaine gazier, cette probabilité n'a pas disparu.
De son côté, le Turkménistan cherche manifestement à reconsidérer les conditions de l'accord gazier de 25 ans (2004-2028) signé en 2003 avec la Russie et se déclare prêt à se réorienter sur l'Ukraine. Selon cet accord, dans deux ans la Russie achètera la totalité du gaz turkmène: 60-70 milliards de mètres cubes par an en 2007-2008 et 80-90 milliards de mètres cubes par la suite. Selon des sources au sein de Gazprom, le Turkménistan est prêt à le dénoncer mais il craint des sanctions de l'arbitrage international.
Présentement la Russie n'a aucun motif légal pour faire opposition aux livraisons de gaz turkmène à l'Ukraine dans les quantités actuelles, en invoquant, par exemple, le débit limité du gazoduc Asie centrale-Centre. Si Achkhabad renonçait unilatéralement à ses engagements contractuels vis-à-vis de la Russie, cette dernière aurait un motif. C'est vrai aussi que le Turkménistan ne sait pas quoi faire de son gaz. Mis à part des livraisons limitées dans le nord de l'Iran, le seul itinéraire d'exportation passe par la Russie, tous les autres projets de transit n'existent que sur le papier.
Selon le ministère turkmène du Pétrole et du gaz, au cours des deux premiers mois de cette année l'extraction de gaz a diminué de 6 pour cent par rapport à la même période de 2004 tandis que les exportations sont en recul de 12 pour cent. Pour le ministère cette réduction a pour origine la cessation des livraisons de gaz à la Russie ainsi qu'une diminution des exportations de combustible en Ukraine.
C'est la raison pour laquelle l'intrigue de la récente visite de Viktor Iouchtchenko va bien au-delà de la question des prix, des volumes et même des dates, quoique la première ministre ukrainienne ait proposé de conclure un accord gazier portant sur 20-30 ans. Aussi, malgré le fiasco en ce qui concerne la question des prix, la visite de Viktor Iouchtchenko au Turkménistan a semble-t-il porté un coup sensible au monopole de Gazprom sur les livraisons de gaz centrasiatique en Europe.
La veille de la visite l'agence RusEnergy avait cité une source proche du gouvernement turkmène: "Nos dirigeants souhaitent coopérer avec l'organisation que plusieurs pays européens veulent créer pour vendre le gaz turkmène sur le marché mondial. Le Turkménistan attend la venue prochaine du président ukrainien, Viktor Iouchtchenko, pour des négociations sur la coopération gazière à long terme".
Les contours de la coalition de forces soucieuses d'évincer Gazprom du marché gazier de l'Eurasie se dessinent peu à peu. La semaine dernière des représentants de l'Allemagne, de l'Ukraine et de la Pologne ont évoqué en des termes différents et à des occasions diverses qu'ils avaient l'intention de former une alliance gazière intitulée Maison européenne du gaz et qui ferait partie du consortium énergétique allemand E.ON Ruhrgas, de la compagnie nationale Naftogaz Ukraine et de PGN&G (Pologne). Le soutien allemand a peut-être incité Viktor Iouchtchenko à dynamiser les ententes séparées (sans la Russie) avec le Turkménistan. La présence de E.ON Ruhrgas dans le schéma d'expulsion de Gazprom pourrait quelque peu assouplir la position de Gazprom aux négociations, le géant gazier russe ne souhaitant pas envenimer les rapports avec les partenaires allemands. Seulement rien ne l'empêche d'utiliser d'autres possibilités.
Par exemple, Moscou pourrait convaincre l'Ouzbékistan de ne pas accroître ses capacités d'acheminement du gaz ou encore de livrer son combustible en utilisant le gazoduc russe. Dans ce cas la place ne suffirait plus pour le gaz turkmène. Il n'y a aucune inquiétude à se faire quant à l'approvisionnement du marché intérieur. De l'avis des experts, l'incertitude en ce qui concerne les importations de gaz turkmène donne assurément une chance aux compagnies extractrices russes comme NOVATEK. Du fait de la réduction des quantités garanties de gaz centrasiatique, Gazprom va devoir à l'évidence céder une certaine partie du marché national à des producteurs indépendants.
Dans le passé Kiev et Achkhabad avaient déjà conclu des accords sans se soucier des intérêts de la Russie. Seulement leur réalisation s'était toujours heurtée au problème du gazoduc et la géographie remettait les choses en place. Il semble bien que le récent déplacement de Viktor Iouchtchenko à Achkhabad aura des résultats similaires.