La première question porte sur le système de pouvoir personnel qui s'est constitué en Asie Centrale. Il s'agit d'un système où une seule personne détient un maximum de prérogatives. Mais les régimes durs s'effondrent trop vite en provoquant des conséquences malheureuses pour l'ensemble du pays si on les rend trop durs.
L'ancienne opposition kirghize, formant aujourd'hui le gouvernement du pays, représente pratiquement toute l'élite kirghize qui est, malgré elle, progressivement passée dans l'opposition à Askar Akaïev. Ces gens ont toujours beaucoup d'amis à Moscou, à Alma-Ata et dans les autres capitales de la région. Ces amis leur ont souhaité du succès et l'arrivée au pouvoir. Mais il était impossible de les soutenir ouvertement parce que toutes les organisations dont la Kirghizie fait partie, qu'il s'agisse de l'OTSC ou de l'Organisation de coopération de Shanghai - préfèrent ne pas s'ingérer dans la politique intérieure des pays membres.
La Kirghizie nous montre qu'il vaut mieux tout de même envisager les mécanismes d'une telle "ingérence" dans l'intérêt des élites politiques d'Asie Centrale. La chute d'un régime présente une menace pour les autres. Ce n'est pas par hasard que les voisins de la Kirghizie viennent de fermer les frontières avec ce pays. Il faut trouver des formes acceptables de dialogue franc sur les sujets tabous jusqu'ici, notamment le changement du pouvoir conformément à un plan préétabli. En effet, il ne s'agit pas de choisir entre les "dictateurs" et les "libéraux pro-occidentaux" en Asie Centrale, mais entre les gens normaux et ceux qui n'ont rien à voir avec la politique civilisée. La Kirghizie n'est pas le seul pays où les leaders des clans locaux sont capables d'envoyer plusieurs milliers de maraudeurs piller les magasins municipaux et ouvrir les portes des prisons, à la surprise totale des anciens leaders de l'opposition. Mais le dialogue entre les élites politiques d'Asie Centrale à ce sujet paraît impossible en raison des relations traditionnellement mauvaises entre elles. Dommage, l'alternative paraît bien moins probable.
D'autant plus que le monde a déjà vu le transfert civilisé du pouvoir et le changement des élites sous des régimes durs qui ne sont pas forcément une dictature. Il s'agit notamment du Singapour ou de la Malaisie où le système politique ressemble à celui de la Grande-Bretagne qui n'interdit pas à Tony Blair d'être Premier ministre à vie. Je ne sais rien quant à l'avenir de M.Blair, mais au Singapour et en Malaisie, les "Premiers ministres permanents" ont annoncé d'avance les noms de leurs successeurs avant de leur céder leurs fonctions après une nouvelle victoire de leurs partis aux législatives. La Chine a suivi leur exemple. D'ailleurs, les trois pays ont renouvelé leur pouvoir dans le contexte d'une relance économique.
On se pose donc la deuxième question sur le contrôle (ou contrôle prétendu) de l'économie. Askar Akaïev a commis une erreur en cherchant non seulement à détenir le pouvoir politique, mais aussi à contrôler l'économie de la petite Kirghizie dont la population est de quelque 5 millions d'habitants. Andreï Grozine, expert de l'Institut des pays de la CEI, estime que l'économie de ce pays repose sur plusieurs entreprises appartenant à la famille du président, sur l'aide internationale contrôlée par les mêmes personnes et sur plusieurs marchés de vente en gros approvisionnant l'Asie centrale en produits chinois. Les directeurs de ces marchés dépendaient aussi d'Askar Akaïev. Le reste sont des exploitations agricoles et des structures criminelles dans le sud du pays.
Ceux qui croyaient que l'argent était entre de bonnes mains en Kirghizie ont été surpris d'apprendre que le dernier élément de l'économie était le moteur principal des événements actuels. Il est évident que la position rigide des autorités ne garantit pas le succès absolu.
La troisième question concerne le fait que les régimes "durs" d'Asie centrale ne font pas preuve de suffisamment de rigueur là où cela est réellement nécessaire. La protection de la vie et des biens du citoyen est la première des valeurs. Akaïev semble avoir trop cru au "paradis démocratique" qu'il a créé. Sans aucun doute, la Kirghizie est le plus démocratique des pays centrasiatiques. Mais les forces de l'ordre ne comptent qu'une vingtaine de milliers de personnes, ce qui est absolument insuffisant pour faire face à une foule agressive, et tout policier normal prendrait la fuite. Disperser une foule en faisant un minimum de victimes, c'est un métier, si l'on évite, bien sûr, de suivre l'exemple de Napoléon qui fut le premier dirigeant de l'histoire à disperser les manifestations à coups de canon.
On a proposé à Akaïev une assistance militaire. Mais il a eu raison de la refuser. Car chez les voisins la situation est identique: de petites armées incapables d'intimider la foule. Il y a aussi l'aspect de l'amitié des peuples à laquelle une nouvelle fissure ne manquerait pas de s'ajouter.
Bref, encore un problème à régler en urgence. L'Organisation du Traité de sécurité collective n'est bonne que pour prévenir une agression armée ou pour lutter contre les terroristes. Le mécanisme de l'Organisation de coopération de Shanghai est lui aussi de nature antiterroriste. Mais que faire si des terroristes ou des clans criminels appellent les milieux défavorisés à descendre dans la rue et se cachent dans la foule? Pas de réponse, alors qu'il devrait y en avoir une.
La quatrième question est celle de la nécessité de réformer les sociétés centrasiatiques et d'accélérer leur développement économique. Tout est là pour lancer ce processus. La Russie qui renaît après les perturbations des années 1990, le Kazakhstan dont l'économie pétrolière enregistre des succès, la Chine qui multiplie ses investissements étrangers, l'Inde et l'Iran qui manifestent un intérêt accru pour la région - bref, la situation semble idéale. Théoriquement. Cependant, en réalité, l'Asie centrale doit convaincre ses partenaires qu'elle est prête à se défendre contre des événements comparables à ceux du scénario kirghize, qu'elle est à même de créer des systèmes politiques qui ne soient pas polarisés autour de leurs leaders nationaux.
La cinquième question est celle du rôle des élections dans les pays comme la Kirghizie. Il faut déclarer clairement qu'une monarchie absolue est meilleure que des élections où l'opposition est prête à l'avance à dénoncer des fraudes et à mobiliser la rue. Ailleurs, cette situation dégénère en une "révolution de velours", elle aussi illégale, qui ridiculise les élections. En Kirghizie, cela s'est passé autrement: ce n'est pas l'opposition qui a invité les gens à descendre dans la rue, et ce qui se passe n'est pas ridicule. Les leaders actuels du pays devront encore prouver leur capacité de maîtriser la situation.
Il est évident que les fondations européennes et américaines qui ont activement préparé les événements en Kirghizie sont dans le désarroi et peut-être même ressentent un sentiment de culpabilité. En effet, elles ont essuyé une défaite totale et se sont discréditées. Askar Akaïev qui a fait de la Kirghizie un pays d'organisations non gouvernementales venant des quatre coins du monde doit partager ces sentiments. Mais il serait inutile d'attendre que ces gens reconnaissent leur responsabilité indirecte. L'Asie centrale a désormais le droit moral de déclarer hors-la-loi toute ingérence dans le processus électoral national. Ces pays possèdent déjà une législation conforme aux particularités de leurs sociétés.