Le Bassin caspien et l'Asie centrale: des perspectives pour la Russie

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MOSCOU, 25 mars. (Par Igor Tomberg, chercheur du Centre des relations économiques extérieures de l'Institut d'études économiques et politiques internationales relevant de l'Académie des sciences de Russie). La région de la mer Caspienne est aujourd'hui une sphère d'intérêts de diverses puissances: Etats-Unis, Russie, Chine, Japon, Inde. La Caspienne est une province pétrogazière d'avenir, dont les gisements sont plus abondants que ceux de la mer du Nord. Quelque 4 pour cent des réserves mondiales d'hydrocarbures se cachent sous le fond du plus grand lac de la planète. Les réserves de pétrole exploitables y ont été évaluées par des experts américains à 2,4-4,6 milliards de tonnes. La plupart des plus grandes compagnies pétrolières, dont Chevron Texaco, Exxon Mobil, British Petroleum et Halliburton, ont investi des sommes considérables dans cette région. Au cours des cinq dernières années, les investissements américains en Asie centrale et dans la région caspienne sont passés d'une "somme insignifiante" à 30 milliards de dollars.

Ces investissements ont pour objectif, entre autres, de contrecarrer la construction du pipeline Kazakhstan-Chine. A Washington on redoute qu'une bonne partie du brut caspien n'emprunte un itinéraire asiatique, vers la Chine et l'Inde. Ces deux pays consomment de plus en plus d'hydrocarbures et s'annoncent comme des concurrents réels des Etats-Unis (en tout cas pour la consommation de pétrole). En ce qui concerne les dirigeants kazakhs, ils estiment que les atermoiements dans les négociations sur la pose d'un pipeline en Chine sont le résultat des contre-mesures prises par les Etats-Unis qui ne souhaitent pas l'existence d'une alternative à l'oléoduc Bakou-Ceyhan.

La politique de l'Union européenne (UE) vis-à-vis de la région elle aussi s'est formée sous l'influence de la nouvelle situation géopolitique née de l'éclatement de l'Union soviétique.

Ce qui complique la formation de la politique européenne dans cette direction, c'est l'intéressement réel, et non pas la motivation politique (comme c'est le cas des Etats-Unis) de l'Europe aux ressources énergétiques de l'Asie centrale et du Bassin caspien. Il y a tout lieu de penser que cette politique visera l'obtention d'objectifs géopolitiques par des moyens économiques. Les Européens reconsidéreront probablement leur politique à l'égard de la Russie, lui conféreront davantage de rigueur en adéquation avec leurs propres intérêts en Asie centrale et au Caucase. Dans le même temps, le renforcement du dirigisme d'Etat dans le complexe énergétique russe, aussi critiquable soit-il, aura un effet positif sur le plan du renforcement des positions énergétiques russes à l'étranger. Et ici l'Europe va devoir s'adapter aux intérêts et plans - pas encore définis d'ailleurs - de la Russie.

L'intérêt que la Chine porte à la Caspienne est compréhensible. Le principal danger menaçant les taux de croissance impressionnants est un manque de matières premières, surtout énergétiques, et cette circonstance a d'ailleurs été relevée lors du dernier congrès du Parti communiste chinois. Selon les principaux centres d'expertises mondiaux, en 2010 la Chine pourrait importer 120 millions de tonnes de brut par an, soit deux fois plus qu'en 2002. Or, c'est précisément à cette date que les pays d'Asie centrale envisagent d'accroître l'extraction de pétrole caspien. Dans le même temps, l'instabilité s'accentuera dans la zone du golfe Persique, d'où la Chine importe le gros du pétrole dont elle a besoin.

La Chine renforce ses positions dans la région. Les succès économiques qu'elle a remportés ces dernières années lui permettent d'étayer ses intérêts politiques avec des arguments économiques et financiers de poids. A cet égard, la situation de la Russie est assez ambiguë. D'un côté, Pékin est un partenaire stratégique de Moscou, mais de l'autre c'est un concurrent sérieux dans la zone de ses intérêts géopolitiques et économiques immédiats.

Pour le moment, le maximum possible est la présence de Lukoil en Azerbaïdjan, au Kazakhstan et en Ouzbékistan. Les actifs géologiques contrôlés par Lukoil en mer Caspienne lui ont permis de constituer une sorte de "shelf corporatif" s'étendant sur les plans d'eau de plusieurs Etats. Un sixième joueur a pratiquement rejoint les cinq pays caspiens et ses réserves exploitables d'hydrocarbures dépassent, par exemple, les réserves caspiennes de l'Iran. Selon la compagnie, les réserves exploitables dans le secteur russe du Bassin caspien se montent à 4,5 milliards de tonnes d'équivalent pétrole (32,9 milliards de barils). A titre de comparaison, les réserves de Lukoil s'élèvent à 2,75 milliards de tonnes d'équivalent pétrole (20,1 milliards de barils, évaluation concernant avril 2005).

Le réseau pipelinier, élément important du patrimoine pétrogazier soviétique, a pu être conservé. Jusqu'à présent c'est par lui que la plus grande partie des hydrocarbures de la région est acheminée sur le marché extérieur. Néanmoins, plusieurs nouveaux oléoducs et gazoducs ont été mis en chantier et se trouvent à différents stades d'avancement.

Après quelques mois de coopération avec la nouvelle coalition antiterroriste en Asie centrale, le président russe, Vladimir Poutine, a donné une évaluation nouvelle du renforcement massif de la présence américaine aux frontières sud-ouest de son pays. La Russie a besoin de sa propre alliance centrasiatique, a-t-il indiqué. Le président avait en vue une coopération non pas militaire, mais énergétique. En effet, les réserves de gaz naturel dans cette région de la planète sont considérables. En invitant le Kazakhstan, l'Ouzbékistan et le Turkménistan possédant de richissimes ressources énergétiques à accepter un contrôle russe sur "les quantités et la direction du gaz centrasiatique exporté", il avait laissé entendre que désormais la problématique gazière serait une priorité pour les hautes instances dirigeantes du pays.

Eu égard aux prix record atteints par le pétrole ces derniers temps, la sécurité énergétique est au coeur de la quasi totalité des rencontres et des contacts internationaux d'importance. Par exemple, selon le département américain à l'Energie, d'ici à 2025 la consommation de gaz aux Etats-Unis augmentera de 40 pour cent. Cela signifie que les Etats-Unis deviendront de plus en plus dépendants de ce combustible, ce qui pourrait entraîner un changement de ton dans le dialogue politique entre Washington et Moscou, qui possède les plus riches gisements de gaz naturel au monde.

Le Forum des pays exportateurs de gaz (GECF) ne ressemble pour le moment pas à la configuration de l'OPEP, son pendant pétrolier. Toutefois, certains experts estiment que sur le futur marché intégré c'est la Russie qui fixera les prix du gaz.

La conjugaison des efforts de la Russie, du Kazakhstan, du Turkménistan et de l'Ouzbékistan, pays possédant des réserves de gaz considérables, est une condition objective de la création d'une grande alliance gazière régionale. La présence de ces immenses marchés d'écoulement que sont l'Inde, le Pakistan, la Chine, rend cette idée encore plus attractive.

D'autre part, selon les prévisions, la part du gaz entrera pour 70 pour cent dans l'augmentation des sources de production d'électricité. Le seul problème, c'est que la demande de gaz et l'apparition d'un marché du gaz dépendent de l'augmentation de la part du gaz liquéfié dans les livraisons. En dépit du caractère onéreux du processing, ce produit à l'avenir pour lui. En engageant des dépenses maintenant (c'est-à-dire en entamant la construction d'usines de liquéfaction), les compagnies énergétiques russes seront en mesure de dicter les prix du gaz sur le marché global.

Malgré un regain d'activité notable de la Russie en Asie centrale et dans la région caspienne, les efforts appliqués restent manifestement insuffisants pour pouvoir compenser l'accentuation de l'influence américaine. Ce qu'il faut tout d'abord, c'est que les dirigeants des pays de la région ne sortent pas du cadre de la problématique imposée par les Américains: la construction de la démocratie et la défense des droits de l'homme dans les nouveaux Etats indépendants d'Asie centrale, la lutte contre le terrorisme, etc. Une thématique utilisée traditionnellement par Washington pour matérialiser les intérêts américains. La situation pourrait être modifiée par un passage à une problématique plus importante, celle du bas niveau de vie, qui pour l'Asie centrale est bien plus actuelle que celle de la démocratie et des droits de l'homme. L'amélioration du niveau de vie dans la région passe nécessairement par la réalisation de grands projets économiques, surtout dans le domaine de l'extraction et du transport des hydrocarbures.

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