Conflit entre les défenseurs des droits de l'homme et l'Eglise

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MOSCOU, 24 mars (par Vladimir Simonov, commentateur politique de RIA Novosti).

Lundi prochain, le tribunal de Moscou prononcera son verdict sur l'affaire qui a divisé les intellectuels russes en deux camps opposés. De nombreuses personnes l'appellent le "procès du siècle". Un des camps estime que le verdict du tribunal sera déterminant pour la question de savoir si la Russie restera un Etat laïque ou si elle plongera dans le précipice de l'obscurantisme clérical. Selon l'autre camp, aucun intellectuel ne doit offenser impunément les sentiments des croyants.

Ces passions véhémentes ont été provoquées par le procès des organisateurs de l'exposition sensationnelle "Attention, religion!", organisée en janvier 2003 à Moscou, au Centre des défenseurs des droits de l'homme Andrei Sakharov. Le triptyque représentant le Christ crucifié sur la croix, l'étoile et la croix gammée était la pièce la moins révoltante. Le Sauveur y était également représenté sur une publicité pour Coca Cola. Les visiteurs pouvaient passer leur visage dans le trou percé à l'endroit du visage du Saint sur une icône grandeur nature.

Bien que ces tableaux aient été choquants pour le public, ils ne poursuivaient pas le but d'offenser les sentiments des croyants, affirme Youri Samodourov, directeur du Centre Sakharov, figure principale parmi les trois prévenus. Selon lui, le titre même de l'exposition "Attention, religion!" traduit son double sens. D'une part, c'est une invitation à respecter la religion et les croyants. Mais, de l'autre, c'est un avertissement contre le danger que représente le fondamentalisme religieux, fût-il orthodoxe ou islamique, contre la menace de fusion entre la religion, l'Etat et l'obscurantisme clérical.

C'est contre le fondamentalisme religieux que s'élève l'auteur du triptyque représentant le Christ crucifié à la fois sur la croix, l'étoile et la croix gammée, insiste le directeur du Centre.

De l'avis de nombreuses personnes, les raisonnements de Youri Samodourov sont très opportuns dans le contexte du renforcement visible du rôle de la religion dans la Russie actuelle.

Après sept décennies de persécutions menées par les autorités contre l'église, lorsque les temples étaient dynamités ou transformés en écuries, l'orthodoxie ressent aujourd'hui une sorte de renaissance. Les hiérarques de l'église participent obligatoirement aux événements importants de l'Etat, les hommes politiques de divers échelons se rendent souvent à l'église pendant les fêtes religieuses. De plus, dans le contexte d'absence d'idéologie nationale et de l'érosion de la morale provoquées par le brusque changement de systèmes sociaux, l'église commence à agir en tant que gardienne nationale des valeurs familiales et des principes moraux et, en fin de compte, comme une force capable de réunir la nation.

On ne pourrait que saluer ce rôle joué par l'Eglise, si son influence grandissante ne risquait pas de saper, comme le pensent les nombreux partisans de Youri Samodourov, les fondements de l'Etat laïque.

Cette menace est mentionnée dans la déclaration "Pour la liberté de conscience" adoptée récemment en réponse à l'affaire Samodourov par les organisations influentes de défense des droits de l'homme. Dans ces milieux, le procès du directeur du Centre Sakharov est déjà baptisé le "procès des singes" par analogie avec les poursuites judiciaires lancées contre les partisans de la théorie de la sélection naturelle de Darwin en Grande-Bretagne au 19e siècle. Soulignant le caractère laïque de l'Etat, les auteurs du document rappellent que la religion est "l'affaire privée de chaque individu", ils condamnent le projet des autorités d'introduire des cours facultatifs de catéchisme à l'école et exigent même que le mot "Dieu" soit exclu du nouvel hymne national.

Cette réaction douloureuse des défenseurs russes des droits de l'homme est compréhensible. Ce qui se passe doit susciter chez eux une sensation amère de "déjà vu". Les persécutions contre les artistes jetant un défi à l'idéologie dominante étaient un trait caractéristique de l'époque communiste. Il suffit de se rappeler Nikita Khrouchtchev, sous la direction de qui une attaque virulente a été lancée contre les avant-gardistes à Moscou, ou les persécutions des autorités contre Boris Pasternak, auteur du "Docteur Jivago", qui a osé publier son roman "antisoviétique" à l'étranger.

Le paradoxe réside dans le fait que, dans l'affaire de l'exposition "Attention, religion!" ce n'est plus le communisme qui essaie de restreindre la liberté d'expression artistique, mais son adversaire, l'Eglise. Pour de nombreux intellectuels russes, c'est un signe alarmant de la puissance et de l'influence croissante de la religion orthodoxe dans l'Etat laïque, selon la Constitution. D'autre part, l'imagination artistique ne doit probablement pas franchir la limite au-delà laquelle les droits des autres commencent, notamment ceux des croyants. La liberté qui lèse les libertés d'autrui n'est plus la liberté. Le tribunal de Moscou qui étudie l'affaire de l'exposition "Attention, religion!" est confronté au problème extrêmement complexe qui se pose de plus en plus souvent aujourd'hui, et pas seulement en Russie: trouver un équilibre entre les intérêts des défenseurs de la liberté d'expression et ceux des défenseurs de la liberté de conscience.

En l'occurrence, pour l'instant, l'Etat semble prendre le parti de l'Eglise. L'accusateur public - une jeune femme en mini-jupe, en bottes à talons aiguilles et portant un

sac à dos à la mode, nouvelle image de la Thémis russe - a demandé de reconnaître les prévenus coupables "d'incitation à la haine interethnique et religieuse". Son projet de verdict est féroce. L'accusatrice a requis pour Youri Samodourov et ses compagnons - l'employée du Centre Lioudmila Vassilovskaia et l'artiste-peintre Anna Mikhaltchouk - respectivement trois et deux ans de privation de liberté. Un autre souhait du procureur a ravivé un souvenir macabre familier: après la fin du procès, tous les tableaux présentés à l'exposition contestée devront être détruits.

Brûler ce qui, de l'avis de l'accusation, constitue une base probante? C'est quelque chose de nouveau, s'indignent de nombreux célèbres défenseurs russes des droits de l'homme. Qui plus est, si Youri Samodourov est reconnu coupable, il ne pourra plus être directeur du Centre Sakharov. A propos, il assume ces fonctions avec la bénédiction de la veuve d'Andrei Sakharov, Elena Bonner, qui est également une personnalité éminente du mouvement russe de défense des droits de l'homme.

Réfléchissant aux péripéties du procès, Elena Bonner se souvient des paroles de son mari: "Je considère la liberté religieuse comme une partie de la liberté de convictions en général. Si je vivais dans un Etat clérical, je défendrais probablement l'athéisme, ainsi que les hétérodoxes et les hérétiques persécutés".

L'élite intellectuelle divisée de la Russie attend, en retenant son souffle, le verdict du tribunal qui doit être prononcé le 28 mars. Le jugement pourrait être un indicateur important des tendances sociales prédominant aujourd'hui dans le pays qui était jadis celui des athées.

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