Les Russes conservent un souvenir reconnaissant du prêt-bail

© RIA Novosti / Accéder à la base multimédiaJoseph Staline, Franklin Roosevelt et Winston Churchill (Archives)
Joseph Staline, Franklin Roosevelt et Winston Churchill (Archives) - Sputnik Afrique
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Ni Joseph Staline, ni le maréchal soviétique Guéorgui Joukov, l'un des plus illustres chefs militaires de la Seconde guerre mondiale, n'ont jamais remis en question le rôle joué par le programme Prêt-Bail (Lend-Lease en anglais). Les nouvelles générations de Russes continuent de conserver un souvenir reconnaissant de cette contribution des Alliés, surtout des Etats-Unis, à la victoire commune, dont le 60e anniversaire sera commémoré au mois de mai.

Aujourd'hui, n'importe quel écolier russe peut acheter un CD-ROM de 86 roubles (trois dollars) et jouer au Lend-Lease (Prêt-Bail). On trouve dans ce jeu électronique en vogue les répliques d'une dizaine de matériels de guerre américains, soviétiques et allemands datant de la Seconde Guerre mondiale. Le but du jeu est résumé dans le slogan imprimé sur la boîte: "Seule la victoire compte!"

Pour ce qui est des objectifs du véritable Prêt-Bail, ils étaient bien plus compliqués. Franklin Delano Roosevelt, le concepteur de ce système d'assistance accordée par les Etats-Unis aux pays alliés pendant la guerre, le comparait carrément à une lance tendue à un voisin en cas d'incendie pour que les flammes n'atteignent pas votre propre maison.

A l'époque, au début des années 1940, c'est l'Union soviétique qui brûlait. Les Etats-Unis protégeaient en premier lieu leurs propres intérêts, cherchant à gagner du temps et à conserver des forces pour se préparer le mieux possible à entrer dans le conflit, en accordant en prêt-bail des matériels de guerre, des armes, des munitions, des vivres et d'autres produits à l'URSS. Selon l'historien américain George Herring: "Le Lend-Lease n'a pas été... l'acte le plus désintéressé dans l'histoire de l'humanité. C'était un acte d'égoïsme bien calculé et les Américains avaient toujours une idée très précise des avantages qu'ils pouvaient en tirer".

L'Union soviétique ne fut pas la seule bénéficiaire du Prêt-Bail. Cette aide fut également octroyée à 42 autres Etats, principalement la Grande-Bretagne, et les pays de l'Empire britannique, qui perçurent plus de 30 des 46 milliards de dollars dépensés par les Etats-Unis dans le cadre du Prêt-Bail. En ce qui concerne les livraisons militaires américaines à l'URSS, elles ne constituèrent que 4 pour cent de la production de guerre de l'époque.

Deux points de vue sont émis: le Prêt-Bail ne s'est traduit pour l'Armée Rouge que par un soutien modeste et n'a eu aucune incidence sur l'issue de la guerre; sans les convois américains et britanniques qui avaient régulièrement acheminé des matériels de guerre à Mourmansk, à Arkhangelsk et dans les ports d'Extrême-Orient soviétique, l'URSS n'aurait pas gagné la guerre.

Ce sont là deux avis extrêmes. La vérité, comme cela se produit ordinairement, se trouve quelque part entre les deux. Mais plus les souvenirs d'antan se noient dans la fumée des dernières décennies et plus il devient difficile d'établir la vérité.

Ce que nous savons de manière plus ou moins précise, c'est comment ces équipements parvenaient des Etats-Unis en URSS dans le cadre de ce programme et que le pic des livraisons se situe en 1943-1944. La liste était dans une grande mesure établie par Moscou qui s'employait à combler avec les livraisons étrangères les lacunes affichées par l'industrie de guerre soviétique. Ainsi, l'Armée Rouge était bien approvisionnée en armes à feu et en munitions, aussi n'y avait-il pas de demande particulière. Dans le cadre du Prêt-Bail ce sont pour l'essentiel des matériels de guerre lourds et sophistiqués qui étaient fournis. Au cours de la guerre l'URSS a reçu 22.195 avions, 12.980 chars, 13.000 canons, 427.000 automobiles, 560 navires, 345.000 tonnes d'explosifs.

Au demeurant, la plupart des fournitures étrangères étaient des produits à vocation civile: locomotives, wagons de chemin de fer, machines-outils, matières premières chimiques, médicaments, produits alimentaires. L'Armée Rouge ne faisait pas la fine bouche sur le corned beef américain, les officiers soviétiques étaient admiratifs devant la capacité de franchissement des Jeep et des camions Studebaker. Quant au légendaire pilote de chasse Alexandre Pokrychkine, c'est aux commandes d'un Aerocobra, lui aussi made in USA, qu'il accomplissait ses exploits.

Tous ces biens obtenus par l'Union soviétique coûtaient 11 milliards de dollars en prix de l'époque, ce qui représentait approximativement un quart de l'aide aux pays de la coalition antihitlérienne. Faisons remarquer entre parenthèses qu'il existait aussi ce que l'on appelait le Prêt-Bail inverse: à la même époque l'URSS avait livré aux Etats-Unis 300.000 tonnes de chrome, 32.000 tonnes de manganèse ainsi que des quantités non négligeables de platine, d'or, de bois. Mais ce n'est pas du tout ce qu'avait en vue le secrétaire d'Etat américain d'alors, Edward Stettinius, quand il disait: "Pour cette aide les Russes ont déjà payé un prix que l'on ne saurait calculer en dollars ou en tonnes". Il était prévu que les équipements détruits pendant la guerre seraient un don de l'Amérique et que les matériels restés disponibles seraient soit payés par l'URSS, soient restitués. Au moment des comptes, sous l'influence des "faucons" qui mûrissaient déjà la guerre froide, Washington gonfla démesurément la compensation à verser par l'Union soviétique. Les négociations en la matière durèrent des décennies et aboutirent en 1972 à la signature d'un accord en vertu duquel une facture de 722 millions de dollars fut présentée à Moscou. 100 millions restent à payer à ce jour.

Au moins trois circonstances expliquent pourquoi la signification réelle du Prêt-Bail avait eu à l'époque pour l'Union soviétique une plus grande portée que ses quantités.

Premièrement, la coopération et le commerce paisibles de l'URSS avec l'Occident, caractéristiques des années 20, n'existaient pratiquement plus au début de la guerre, époque où l'Union soviétique se trouvait de plus en plus dans une situation proche de l'isolement international. Aussi, chaque tonne de frets en provenance des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne était-elle synonyme de percée dans le blocus.

Deuxièmement, la guerre avait débuté de façon catastrophique pour l'Armée Rouge: dès juin-juillet 1941 le rapport des forces était de 5-6 contre 1 en faveur de la Wehrmacht pour les avions, les chars et les pièces d'artillerie. Pour lancerla production de guerre dans les régions orientales du pays, il fallait du temps et en ces mois difficiles l'aide des Etats-Unis était inestimable.

Enfin, dès le début il avait été évident que la Seconde Guerre mondiale serait dans une grande mesure une guerre des moteurs et des armements. Lors d'un entretien avec Averell Harriman, un émissaire de Roosevelt, Staline avait dit non sans raison: "La guerre sera remportée par la production industrielle". L'Union soviétique a eu de la chance, à l'étape initiale du conflit elle a pu bénéficier de cette production étrangère à titre de prêt.

Le Prêt-Bail ne faisait pas l'unanimité au sein des Alliés, il a suscité de graves discordes à plusieurs reprises. Les chars américains et britanniques présentaient des défauts de conception, ils étaient livrés incomplets, sans viseur, sans outils. Les obus incendiaires pour les canons de 75 avaient cette mauvaise habitude d'exploser tout seul. Finalement, en 1942 Staline s'est plaint auprès de Roosevelt: "J'estime de mon devoir de vous prévenir que selon les spécialistes que nous envoyons sur le front, les balles anti-chars tirées sur les parties arrière et latérales des blindés américains embrasent facilement ceux-ci. Ce phénomène est dû au fait que l'essence de haute qualité brûlée par les chars américains est très volatile et par conséquent particulièrement inflammable..."

Quoi qu'il en soit, ni Joseph Staline, ni le maréchal Guéorgui Joukov, l'un des plus illustres chefs militaires de l'époque, n'ont jamais remis en question le rôle joué par le Prêt-Bail, le considérant comme un des éléments déterminants de la Seconde Guerre mondiale. Les nouvelles générations de Russes continuent de conserver un souvenir reconnaissant de cette contribution des alliés, surtout des Etats-Unis, à la victoire commune, dont le 60e anniversaire sera commémoré au mois de mai.

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