Depuis plus d'un an, les autorités russes essaient de persuader les partenaires occidentaux que l'affaire IOUKOS signifie non pas la révision des résultats de la privatisation, mais consiste à mettre de l'ordre dans le système fiscal du pays. Les déclarations des organes judiciaires espagnols sur l'implication possible de la compagnie IOUKOS dans l'affaire de blanchiment d'argent à la mi-mars augmentent les chances de Moscou d'être écouté plus attentivement.
Cela peut être le cas lors de l'examen de la plainte du groupe MENATEP, propriétaire de IOUKOS, qui a saisi les tribunaux internationaux en vue d'obtenir le remboursement par la Russie du préjudice qui lui a été causé par l'affaire IOUKOS. Selon les avocats étrangers de la compagnie, fin mars, la Russie doit choisir le lieu de ce procès en arbitrage. Or, nombreux sont ceux qui voient les perspectives de cette affaire avec scepticisme. Si, auparavant, IOUKOS n'était considérée que comme une victime des insinuations politiques du Kremlin, son implication possible dans le blanchiment d'argent en Espagne change radicalement le tableau.
Depuis l'été 2003, lorsque les premiers griefs fiscaux ont été avancés envers la compagnie IOUKOS et jusqu'à ces derniers temps, l'activité des autorités russes était âprement critiquée par l'Occident. On reprochait notamment à la Russie l'imprévisibilité du pouvoir, l'incertitude dans ses rapports avec les entrepreneurs se répercuterait négativement sur le développement de l'Etat, personne n'investirait dans l'économie d'un pays non civilisé où les meilleurs représentants des milieux d'affaires sont jetés en prison sans raisons apparentes.
Ces critiques dissimulent des intérêts commerciaux réels et compréhensibles. Ainsi, les actionnaires minoritaires suédois et américains de IOUKOS, préoccupés par la chute de la capitalisation de la compagnie pétrolière, ont exprimé leur mécontentement. Les dirigeants de divers pays ont également fait pression sur les autorités russes, car l'état du marché russe du pétrole influe sur les prix mondiaux. En 2004, les tendances à la hausse ont été maintenues sur le marché mondial non seulement grâce aux informations provenant d'Irak, mais aussi grâce aux publications des médias sur la prochaine faillite de la compagnie IOUKOS.
Malgré la pression internationale, les autorités russes ont continué à s'en tenir à leur politique en déclarant que, même dans une économie libérale, il faut contrôler rigoureusement la perception des impôts. Le ministre russe du Développement économique et du Commerce Guerman Gref a maintes fois indiqué que la situation autour de la compagnie IOUKOS n'était pas favorable à la Russie, mais qu'elle était nécessaire pour mettre de l'ordre dans l'économie russe.
A noter que ces derniers temps, on n'entend plus les critiques émises par la communauté internationale au sujet de l'affaire IOUKOS. On s'en est aperçu après la rencontre entre George Bush et Vladimir Poutine à Bratislava. Ce changement dans les états d'esprit peut être lié à la conclusion tirée, après le sommet, par le Tribunal des faillites de Houston stipulant qu'il n'avait pas compétence pour se prononcer sur la possibilité ou l'impossibilité de la faillite volontaire de IOUKOS, car cette compagnie a exercé la grande majorité de ses activités en Russie. Mais peut-être que certains événements ont joué un rôle prépondérant.
Peu après Bratislava et Houston, une enquête sur une affaire de blanchiment d'argent a été ouverte en Israël. Leonid Nevzline, chef du groupe MENATEP, figure sur la liste des personnes impliquées, selon la police israélienne, dans les opérations illégales. A la mi-mars, on apprenait que la police espagnole enquêtait sur la filiale hollandaise de IOUKOS soupçonnée d'avoir utilisé des schémas obscurs pour le blanchiment d'argent.
Jusque-là, IOUKOS se présentait comme une compagnie transparentese guidant sur les normes et les critères internationaux en matière d'éthique des affaires. Les accusations avancées par les organes judiciaires espagnols ne pouvaient pas ne pas ternir la réputation de IOUKOS. Bref, ceux qui considéraient cette compagnie comme une victime des intrigues politiques et économiques du Kremlin se retrouvent aujourd'hui à court d'arguments.
Les actionnaires de IOUKOS ne baissent pas les bras et espèrent obtenir le remboursement d'environ 28 milliards de dollars par le biais des cours d'arbitrage européennes. Cependant, les experts déclarent que l'issue du litige sera défavorable au groupe MENATEP. Bien entendu, aussi bien en Russie qu'à l'étranger, certains qualifient cette affaire de politique. Mais une autre opinion circule également: il s'agit d'un crime économique mettant en jeu les intérêts de l'Etat.