"En orbite, on ne saurait éviter de sortir dans l'Espace, de même que, naviguant sur la mer, il ne faut pas avoir peur de tomber par-dessus bord et de devoir nager (...). Un cosmonaute sortant dans le vide doit être en mesure d'effectuer les travaux courants et de réparation nécessaires (...). C'est une nécessité absolue, et plus fréquentes seront les missions habitées dans l'Espace et plus les sorties deviendront indispensables". Ces paroles du Constructeur général des systèmes spatiaux soviétiques, Sergueï Korolev, sonnaient comme une prophétie...
Depuis longtemps, ces sorties sont plutôt une norme. La création - et le maintien en bon état - de la Station spatiale internationale auraient été impossibles sans des sorties extravéhiculaires de longue durée. Au 1er mars 2005, on recensait, depuis le premier vol habité, 240 sorties dans l'Espace, dont la première centaine a été effectuée en 27 ans et la deuxième en seulement 9 ans.
Mais comment se déroulait une sortie il y quarante ans ? ...Le 18 mars 1965, lors de la deuxième révolution du vol orbital, Alexeï Leonov, dans un scaphandre spécial, quittait Voskhod-2 par le sas.
A cinq reprises, le cosmonaute s'est éloigné du vaisseau et y est revenu. Pendant ce temps, une température normale était maintenue dans le scaphandre (sa surface se réchauffait au soleil jusqu'à 60°C et tombait dans l'ombre à moins 100°C). Au fait, le scaphandre était comme une grosse bouteille thermos constituée de plusieurs couches de film plastique et recouverte d'aluminium. Des couches d'isolant thermique étaient installées dans les gants et les chaussures. Par rapport aux scaphandres dans lesquels les cosmonautes ont effectué leurs premières missions spatiales, celui d'Alexeï Leonov a "pris du poids" : 100 kg contre 30 seulement aujourd'hui, mais, en apesanteur, cela ne jouait pas un rôle important. Le cosmonaute ne semblait pas gêné dans ses mouvements : en écartant ses bras, il volait librement au-dessus de la Terre.
Mais les problèmes ont commencé quand il a reçu l'ordre de regagner le vaisseau. La tâche fut malaisée. Dans le vide, le scaphandre s'était gonflé. En fait, on s'y attendait, mais personne ne pouvait imaginer que le gonflement pourrait être aussi important. Alexeï Leonov ne pouvait plus passer par le sas d'entrée ! Les tentatives se succédaient mais le résultat était le même, alors que les réserves d'oxygène - deux bouteilles de deux litres - n'étaient prévues que pour 20 minutes seulement. En prévision d'une situation extrême il y avait dans le sas un système d'approvisionnement en oxygène relié au scaphandre par un flexible. Mais le moment approchait inéluctablement où l'ordre serait donné de détacher le sas. Après, il serait pratiquement impossible au cosmonaute de réintégrer le vaisseau.
En fin de compte, après avoir demandé l'avis de son collègue Beliaev, Léonov a pris une décision originale. Il a fait baisser au maximum la pression dans son scaphandre et, contrairement aux instructions qui lui prescrivaient d'entrer dans la chambre d'écluse et, plus loin, dans le vaisseau, les pieds en avant, il est entré en "nageant", la tête la première. Et ça a marché.
Une bonne préparation et la sélection optimale des membres d'équipage ont joué leur rôle. De nombreux spécialistes prestigieux estimaient que l'homme, privé d'appui physique, ne saurait accomplir un seul mouvement hors du vaisseau. D'autres croyaient que l'espace infini provoquerait une peur qui "clouerait" le cosmonaute à la paroi du vaisseau. On craignait également pour son psychisme. "Si vous vous sentez en difficulté, prenez les décisions en fonction de la situation", disait Sergueï Korolev,avant le départ des cosmonautes. A la rigueur, ils étaient autorisés à se borner à "ouvrir le sas" et à "exposer un bras dans le vide".
De l'équipage du Voskhod-2, on exigeait une coordination particulière, une compréhension mutuelle totale et une entière confiance réciproque. Dans la répartition des tâches, on tenait moins compte de leur préparation professionnelle que de leurs qualités psychologiques et morales.
Comme le soulignaient les psychologues, Pavel Beliaev était un homme de volonté, réservé, ce qui lui permettaient d'être sûr de lui en toute situation. La logique et la persévérance dans l'élimination des difficultés lui étaient également propres. Alexeï Leonov était cholérique, impulsif, courageux et résolu, il était en mesure d'avoir des activités bouillonnantes. Ces deux hommes aussi différents constituaient en effet un groupe psychologiquement "hautement compatible", en mesure de remplir avec succès le programme de la première sortie extravéhiculaire.
Les Américains projetaient eux aussi de sortir dans le vide spatial et voulaient être les premiers. Edward White, pilote d'essai de l'US Air Force, se préparait à remplir cette mission.
Dans la sortie d'un cosmonaute soviétique dans l'Espace, les Etats-Unis ont vu un nouveau défi. A l'époque, les deux superpuissances étaient en compétition spatiale et les experts américains ont brusquement intensifié leurs efforts. D'après un plan initial, White ne devait que regarder par un hublot donnant sur le vide interstellaire, mais après le vol de Leonov, le programme américain a été révisé d'urgence.
La NASA annonçait la prochaine sortie de son astronaute pour le 25 mai 1965, deux mois et plus après le vol de Beliaev-Leonov. Le 3 juin, Gemini-4, avec James McDivitt et Edward White à son bord, s'envolait pour l'Espace.
Puisque, à l'opposé de Voskhod-2, Gemini ne disposait pas de chambre d'écluse, les astronautes, avant d'ouvrir le sas d'entrée, ont évacué l'air de l'habitacle. EdwardWhite est alors sorti dans l'espace. Au vaisseau, il était lié par un tuyau doré long de 7,6 m. L'oxygène lui parvenait par ce même tuyau. L'astronaute est resté dans l'Espace pendant 22 minutes.
La longueur des sorties extravéhiculaires est passée, en quarante ans d'histoire, de 12 minutes (Alexeï Leonov, le 18 mars 1965), à 9 heures (James Shelton Voss et Susan Jane Helms ; sortie de la navette Discovery, le 11 mars 2001, en vue d'un travail sur l'ISS). La Soviétique Svetlana Savitskaïa a été la première femme du monde à effectuer, le 25 juillet 1984, une sortie dans le vide. C'est Anatoli Soloviev qui a réalisé le plus grand nombre de sorties : 16, d'une longueur totale de 78 heures 32 minutes. 10 sorties ont été effectuées par un autre Russe, Sergueï Avdeev (42 heures). Parmi les Américains, c'est Jerry Ross qui a établi le record de séjour dans le vide : 58 heures, avec 9 sorties extravéhiculaires.