La crise a commencé en été 2003 par la question suivante: l'économie russe peut-elle continuer à se développer sans mettre de l'ordre dans le pays en matière de paiement des impôts? Il est vrai que ceux qui disent que c'est un procès politique ont également raison, simplement parce qu'un procès intenté à une des grandes compagnies du pays a toujours des conséquences politiques pour le pays, comme c'était le cas de l'affaire ENRON aux Etats-Unis.
La composante politique de l'affaire IOUKOS a trait aux rapports entre les entrepreneurs et le pouvoir en Russie. Les gros industriels sont apparus en Russie dans les années 1990, lorsqu'un petit groupe d'entrepreneurs a obtenu des biens à vil prix. Mikhail Khodorkovski a acheté alors la compagnie IOUKOS à peu près pour 170 millions de dollars. Le prix réel de cette compagnie était alors bien plus élevé, mais aucun des propriétaires potentiels ne disposait des fonds nécessaires pour acquérir les entreprises privatisées à leur prix réel.
IOUKOS est l'exemple le plus connu du public russe attestant que l'accumulation du gros capital était, pour beaucoup, artificielle en Russie, car elle avait lieu dans de brefs délais et, probablement, pour des raisons politiques. A la différence de l'Occident, où le processus d'accumulation initiale du capital se déroulait naturellement, en Russie, le gros capital a été accumulé pour transformer le plus rapidement possible l'économie dirigiste communiste en économie de marché. Les responsables politiques du pays avaient besoin de garantir le caractère irréversible des réformes et de prémunir la société russe contre le retour des rapports communistes.
Les oligarques russes qui ont obtenu ainsi des ressources très importantes se sont avérés, à un moment donné, économiquement plus forts que le pouvoir. Profitant de cette circonstance, ils se sont livrés à des manipulations de grande envergure en vue de "minimiser" leurs impôts. Jusqu'à ces derniers temps, la fraude fiscale était un phénomène généralisé en Russie. Considérant la Russie comme une source de matières premières à exporter, les gros entrepreneurs ont réalisé des superprofits, ils n'ont pas acquitté leurs impôts et ont essayé de légitimer l'argent gagné, pour l'essentiel, à l'étranger.
De plus, à la fin de 1990, les oligarques ont oublié que la privatisation avait provoqué un énorme clivage social en Russie et que les pauvres constituaient alors près de 60 % de la population. Rares étaient ceux qui se souvenaient de l'existence de la notion de responsabilité sociale des entrepreneurs. En fin de compte, les oligarques sont devenus très impopulaires aux yeux des électeurs.
Par contre, le gros capital, prenant conscience de sa puissance économique, a commencé à vouloir exercer une influence politique. On connaît bien la phrase prononcée alors par Boris Berezovski: "La démocratie, c'est le pouvoir du gros capital, si Vladimir Poutine ne le comprend pas, nous le lui expliquerons". Naturellement, l'Etat ne pouvait pas ne pas réagir à cet état de choses.
Les mesures prises à l'égard de IOUKOS ont été effectivement très sévères. Les griefs fiscaux pour plusieurs années se chiffrant à plusieurs milliards de dollars, la vente au titre du remboursement des dettes, au profit de l'Etat, de "Youganskneftegaz", principale unité d'extraction de IOUKOS, la réduction de la capitalisation de la plus grande compagnie qui était de 35 milliards de dollars et est devenue presque nulle: tout cela aposé de nombreux problèmes aussi bien à l'économie russe qu'au pouvoir russe. L'incertitude est apparue sur le marché: les règles familières ont été rompues mais les règles nouvelles n'ont pas encore été annoncées. L'incertitude des investisseurs et la fièvre sur le marché des valeurs ont provoqué immédiatement des évaluations négatives du climat d'investissement dans le pays. Les employés du fisc qui rêvaient depuis longtemps de mettre de l'ordre dans leur domaine ont fait preuve de trop de zèle à l'égard de trop nombreuses compagnies: brefs, ils sont allés trop loin. On craignait ouvertement que l'affaire IOUKOS ne sonne le glas de la privatisation de l'industrie russe, etc. Il serait naïf de croire que le pouvoir était inconscient de l'impact négatif de l'affaire IOUKOS sur le prestige du pays. En ce qui concerne les conséquences politiques de l'affaire IOUKOS, la situation dans le pays a considérablement changé au cours des deux années qui se sont écoulées depuis le début de cette affaire. Le grand capital russe n'aspire plus à exercer une influence politique directe. L'Etat devient le principal initiateur de telles ou telles décisions économiques. La responsabilité sociale des entrepreneurs s'accroît. Comme l'a dit l'éminent économiste George Soros à propos de l'affaire IOUKOS, "c'est la fin de l'époque du capitalisme rapace en Russie".
Les représentants du pouvoir reconnaissent que l'affaire IOUKOS a eu un effet négatif sur le développement de l'économie, mais ils estiment que la décision était juste. Selon Igor Chouvalov, assistant du président russe, la situation autour de IOUKOS a été préjudiciable, dans l'ensemble, au climat d'investissement en Russie, mais elle était inévitable. "La position de l'Etat devait être rigide: la législation doit être libérale, mais la machine de l'Etat doit obliger à la respecter", a fait remarquer Igor Chouvalov.
L'affaire IOUKOS sera probablement l'unique cas où des griefs fiscaux ont entraîné la destruction d'une compagnie. D'autres griefs fiscaux sont possibles: en 2004, leur somme totale a augmenté et continuera probablement de s'accroître. Mais, dans l'ensemble, les résultats de la privatisation des années 1990 ne seront pas revus. Il faut s'attendre probablement, d'ici peu, à l'établissement de règles du jeu nettes pour les entrepreneurs.
L'objectif de tout système d'Etat développé est d'assurer la coopération efficace entre les entrepreneurs et le pouvoir. On suppose que l'année 2005 sera assez stable en ce qui concerne les rapports entre le pouvoir et le monde des affaires en Russie. Le pouvoir exercera ses fonctions, les entrepreneurs gagneront de l'argent et paieront régulièrement leurs impôts, car de leur coopération efficace dépend le succès des objectifs économiques fixés.