Il est évident que le litige territorial avec la Corée du Sud est la dernière chose dont le Japon a besoin aujourd'hui.
Rappelons qu'il a commencé lorsque les autorités locales de la préfecture de Shimane ont adopté le 16 mars un document instituant le "Jour de Takeshima". Il s'agit de plusieurs îles de 0,23 km2 de superficie se trouvant à 100 milles nautiques du Japon et à 46 milles de la Corée du Sud et appartenant à cette dernière depuis 1950. Les Sud-Coréens les ont baptisées "îles Tokto". Pendant une longue période, ces îles sont passées plus d'une fois des Japonais aux Sud-Coréens, et inversement, dans la plupart des cas sur le papier.
Les îles furent reprises à la Corée et rattachées à la préfecture de Shimane il y a cent ans, le 22 février, au lendemain de la guerre russo-nippone de 1904-1905, lorsque la Russie quitta la péninsule de Corée et quand le Japon instaura sa domination illimitée. La même année, le Japon prit en mains toute la politique extérieure coréenne. Officiellement l'occupation nippone de la péninsule dura de 1910 à 1945. Cette dernière année fut marquée par la capitulation du Japon à la fin de la Seconde guerre mondiale et par la perte de toutes les terres envahies, dont des parties importantes de la Chine, de la Russie, de l'Indonésie, de la Malaisie et d'autres pays. Tout cela est resté dans le passé. Le Japon est redevenu le Japon en réintégrant son ancien cadre territorial national.
Et voilà qu'aujourd'hui une initiative locale déclenche une campagne de propagande dans l'ensemble du Japon le "Jour de Takeshima", le 22 février, pour "rehausser le niveaude prise de conscience par l'opinion publique" (japonaise naturellement) du fait que, d'après ce document, les Coréens occupent illégalement des territoires japonais.
Comment ses voisins, les grandes puissances - la Russie et la Chine- et les pays moins grands doivent-ils réagir? C'est la "renaissance du militarisme nippon", c'est du "revanchisme", ont répliqué les pays d'Asie. En effet, si l'opinion publique japonaise se met à contester d'année en année avec obstination les résultats de la Seconde guerre mondiale, si les nouvelles générations grandissent avec la conviction que les vainqueurs ont été injustes envers leur pays, les analogies avec l'Allemagne de l'entre-deux-guerres seront plus qu'évidentes. Théoriquement, une nation ayant cette mentalité peut effectivement paraître dangereuse pour les pays avec lesquels on a, semble-t-il, déjà tourné la page du passé : les Etats-Unis, la Russie, la Chine, les deux Corées...
Cette histoire a des précédents. Le litige similaire avec la Russie autour des quatre îles Kouriles du Sud laisse toujours les deux participants à la Seconde guerre mondiale sans traité de paix, mais avec un problème territorial. On voit maintenant que la Russie n'y est pour rien, que seule la psychologie nationale du Japon est en cause.
Pourquoi ce branle-bas de combat? Selon une version, cette situation est typique de la diplomatie internationale ces dernières années: on voit apparaître, dans un pays ou dans un autre, au niveau de la société civile, des initiatives destructives pour la politique extérieure. La diplomatie devient alors obligée de défendre les intérêts nationaux en faisant la guerre sur deux fronts, dans le pays et à l'extérieur. Les diplomates du monde entier ne savent pas trop comment agir en pareille circonstance. A preuve, les sanctions décrétées contre différents pays par différents Etats des Etats-Unis d'Amérique. De telles actions ont réellement eu lieu, mais on en a peu parlé.
Dans notre cas, nous avons affaire, semble-t-il, à un problème qui porte préjudice au gouvernement de Junichiro Koizumi en premier lieu. Pourquoi Tokyo a-t-il besoin d'un conflit grandiose avec la Corée du Sud en pleine "année de l'amitié avec la Corée" qui marque le 40e anniversaire de l'établissement de relations diplomatiques? (La Corée du Nord n'est pas, elle non plus, du côté du Japon). Pourquoi susciter de nouveaux soupçons de la part de la Chine avec laquelle le Japon a aussi un problème territorial, celui des îles contrôlées par le Japon? Pour quoi a-t-il besoin de compliquer les relations avec la Russie dans un litige territorial qui ressemble comme deux gouttes d'eau au problème qu'il a avec la Corée? Car si on voit grandir l'appétit du Japon qui cherche à avaler des territoires toujours nouveaux qui lui avaient appartenus tantôt au XIXe tantôt au XXe siècle, tantôt à des époques encore plus reculées, quel sens y aurait-t-il à respecter la Déclaration soviéto-japonaise de 1956 qui prévoit la cession de deux îles Kouriles du Sud au Japon ? Car l'opinion publique poussera les autorités japonaises à formuler des réclamations toujours nouvelles, et on n'en verra pas la fin.
La préfecture de Shimane dont l'assemblée a voté quasi à l'unanimité sa loi scandaleuse rejette à bien des années à arrière les efforts, déjà peu fructueux, déployés par Tokyo pour bâtir une politique extérieure normale et ramène le Japon dans cet état de semi-isolement qui requérait un appui sous forme d'union avec les Etats-Unis.
Mais il existe aussi une autre explication à ces événements, selon laquelle la petite préfecture aurait rempli la commande du gouvernement central. Tout comme, à une certaine époque, il a érigé en politique nationale des revendications "locales" analogues adressées à la Russie par les habitants de Hokkaido. Cette version trouve sa confirmation, par exemple, dans le refus du premier ministre Koizumi de rejoindre les leaders occidentaux qui viendront célébrer l'anniversairede la fin de la Seconde guerre mondiale à Moscou au mois de mai. Cette décision peut être interprétée comme le refus d'accepter les résultats de cette guerre et comme l'intention de geler le débat sur les problèmes territoriaux avec la Russie.
Certes, la deuxième version a l'air peu probable. Parce qu'avec une telle politique le Japon n'obtient rien et perd beaucoup. Ses voisins ont donc intérêt à observer attentivement comment le gouvernement Koizumi se comportera dans le conflit inattendu avec les Coréens.