Dans une interview exclusive accordée à RIA Novosti, le directeur de l'Agence spatiale fédérale de Russie, Anatoli Perminov, a évoqué les grands axes de l'activité de la branche en 2005 ainsi que certains projets de demain.
- Quels sont les principaux éléments du programme spatial de la Russie pour 2005?
2005 est l'année de l'achèvement du Programme spatial fédéral de la Russie pour 2001-2005. Son principal objectif est le complètement et le développement du "groupe orbital" (satellites de navigation, de télécommunications, etc.) et le renforcement du potentiel spatial de la Russie à des fins économiques, scientifiques, techniques et sociales. Pour cette année le programme spatial est assez étoffé puisqu'il prévoit:
- le lancement de satellites de télécommunications et de téléradiodiffusion de nouvelle génération "Exspress-AM";
- l'observation à distance de la Terre, l'observation hydrométéorologique, monitorage environnemental et contrôle des situations d'urgence;
- le lancement des satellites "Resours-DK" et "Monitor-E";
- la poursuite du programme d'observations et d'expériences au moyen du satellite "Koronas-F" pour l'étude des interactions entre le Soleil et la Terre et de l'influence de l'activité solaire sur les processus terrestres;
- le lancement du satellite "Foton-M" pour la poursuite du programme d'expériences en microgravité et de mise au point de technologies de fabrication de semi-conducteurs et de préparations biomédicales;
- le lancement de vaisseaux habités et de véhicules de transport pour assurer la maintenance de la Station spatiale internationale (ISS), la réalisation de programmes de recherches et d'expériences scientifiques,
- le lancement de trois satellites de navigation "Glonass", dont deux satellites de nouvelle génération avec durée de vie prolongée.
Il est prévu de poursuivre le travail concernant la mise au point des lanceurs de nouvelle génération Soyous-2, Proton-M et Angara. La première de ces fusées devrait être utilisée au Centre spatial de Kourou en Guyane française. Un accord de coopération et de partenariat à long terme dans le domaine de l'élaboration, de la création et de l'utilisation de ce lanceur, dont la première étape est le projet "Soyouz-Kourou", a été signé le 19 janvier à Moscou entre Roskosmos et l'Agence spatiale européenne.
- Quelles sont les perspectives du programme ISS?
La dernière réunion consacrée à ce programme s'est tenue à Montréal. Il ressort des documents officiels qui y ont été adoptés que les Etats-Unis sont décidés à achever la construction de la station et aussi à reprendre au plus vite les vols des navettes spatiales. Quoi qu'il en soit, eu égard à l'accident survenu à la navette Columbia au mois de février 2003, le programme ISS traverse une passe difficile. La logistique est entièrement assurée par la Russie, les effectifs de la mission permanente de l'ISS ont été réduits de trois à deux membres.
Cela a bien évidement eu un impact sur la quantité de temps impartie aux recherches et aux expériences scientifiques. Il faut souligner que même dans ces conditions l'équipage réalise dans son intégralité le programme scientifique étoffé comprenant des recherches fondamentales ainsi que des expériences visant le développement des techniques et des technologies spatiales. Au cours de la période 2000-2004, 143 expériences ont été entamées à bord du segment russe de la station. 100 d'entre elles avaient été menées à bien à la fin de l'année dernière. Le 8 février la télévision russe a diffusé une émission consacrée à la réalisation sur l'ISS de l'expérience Cristal de plasma et à la portée de ses résultats pour la pensée scientifique mondiale. Nous attendons la remise en service des schuttle américaines, dont le premier vol expérimental est programmé pour mai-juin de cette année. Cela permettra de poursuivre la construction du segment américain de l'ISS, de porter à trois membres les effectifs de la mission permanente et de revenir à l'exploitation normale de la station.
Indépendamment de la date de la reprise des vols des véhicules spatiaux américains, en 2005 Roskosmos entend entamer la conception d'un nouveau module/laboratoire polyvalent qui permettra d'accroître sensiblement le volume des recherches et d'améliorer les conditions de vie des cosmonautes. Le lancement du nouveau module est prévu pour la fin de l'année 2007. En outre, deux autres modules russes seront lancés vers l'ISS en 2009 et en 2011.
- Actuellement la Russie a un budget excédentaire. Est-ce que cela se reflète sur le financement du programme spatial?
Le financement de ce programme est pleinement conforme aux crédits ad hoc figurant au budget fédéral. Il est vrai que ces dernières années le budget excédentaire affiché par la Russie permet de financer régulièrement l'activité spatiale et aussi, parfois, de dégager des fonds publics supplémentaires pour assurer le fonctionnement de l'ISS. Nous voudrions relever que par rapport à 2001, cette année les dépenses spatiales ont augmenté en prix comparables. Aussi peut-on dire que l'excédent budgétaire a un impact positif sur l'activité spatiale. Toutefois le financement du programme Glonass suscite de graves préoccupations. Malgré l'excédent budgétaire, en moyenne il manque chaque année 1,9 milliard de roubles dans l'enveloppe destinée à ce programme. En 2006, le lancement de trois satellites Glonass coûtera 3,5 milliards de roubles (environ 125 millions de dollars). Or, on nous en a donné 2,8. J'espère beaucoup que le ministère du Développement économique et du Commerce nous aidera à régler ce problème durant le premier semestre de 2005. Sinon il sera pratiquement impossible de réaliser le programme de 2006. Ce qui entraînera forcément un report de l'objectif fixé par le président et consistant à porter d'ici à 2007 à 18 le nombre de satellites de ce groupe.
- Est-il vrai que des entreprises militaires européennes se proposent de prendre part à des recherches spatiales russes?
En Europe il n'y a pas d'entreprises purement militaires, exception faite, peut-être des cartoucheries. Par exemple, EADS, la plus grande société aérospatiale d'Europe, entretient des liens de longue date avec des entreprises russes, réalise avec elles des programmes conjoints dans le cadre du projet ISS et dans le domaine de la conception et de la construction d'équipements pour satellites. La compagnie OXB-Systems construit pour le compte du ministère allemand de la Défense des satellites à vocation militaire, cependant elle coopère avec des compagnies russes dans le cadre de programmes ayant trait à la conception d'appareils et d'équipements scientifiques pour l'ISS et des satellites.
- Quels sont les programmes de développement des cosmodromes de Baïkonour et de Plessetsk?
Plessetsk est le plus grand cosmodrome européen, il est utilisé essentiellement pour la réalisation de programmes militaires. La plupart des satellites commerciaux à vocation socio-économique et scientifique qui y sont lancés sont placés sur des orbites polaires et solaires synchrones. Le développement du cosmodrome relève du ministère de la Défense avec la participation de Roskosmos dans le cadre du Programme interdépartemental global "Cosmodrome Plessetsk".
Les travaux les plus importants sont la création des fusées Angara et Soyouz-2. A l'heure actuelle le Centre spatial Khrounitchev travaille sur la fusée Angara et une famille de lanceurs léger, moyen et court. Ces lanceurs placeront sur orbite des satellites de quelques centaines de kilogrammes à 24 tonnes sur un registre étendu d'orbites elliptiques et géostationnaires. Ces performances permettront de répondre aux demandes du marché des lancements de demain. Le premier tir d'une fusée Angara devrait avoir lieu dans un ou deux ans. Parallèlement, de manière à prolonger le cycle de vie des fusées Soyouz et à élargir la nomenclature des satellites orbitalisés avec ces lanceurs on procède à la modernisation de la fusée Soyouz-2. Celle-ci est dotée de systèmes de commande et de télémétrie numériques, de nouveaux moteurs plus performants. Les structures du troisième étage et du carénage ont elles aussi été modifiées. Ces aménagements ont permis d'accroître de 1.100 à 1.200 kilogrammes la masse de la charge utile placée sur orbite circulaire basse. Un tir d'essai du lanceur Soyouz-2 de la première étape a été réussi l'année dernière.
Le cosmodrome de Baïkonour est entièrement utilisé pour les lancements de satellites à vocation socio-économique et scientifique, ainsi que dans le cadre de la coopération internationale et de tirs commerciaux. Le cosmodrome a été loué à la République du Kazakhstan jusqu'en 2050.
Actuellement la fusée Proton est en cours de modernisation au cosmodrome. Sept tirs d'essais sur dix de la fusée proton-M ont déjà été réalisés. L'achèvement de ce programme est prévu pour cette année. On procède également à la modernisation de la fusée Zenit dans le cadre du projet Sea Launch. Le lanceur Zenit-2 possédera un nouveau système de commande de conception russe et sera doté du booster DM. On envisage aussi l'utilisation du booster Fregat. Le premier tir d'essai de cette fusée est programmé pour l'année prochaine Sur la base de l'Accord entre la Russie et le Kazakhstan "Du développement de la coopération dans l'utilisation du complexe de Baïkonour" en date du 9 janvier 2004 on a élaboré un projet d'accord bilatéral concernant la création au cosmodrome de la fusée Baïtarek à partir du lanceur lourd Angara. Les travaux devraient commencer dès cette année.
- Le projet russe de construction d'une station sur Mars est-il réel?
Aucun plan de ce genre ne figure actuellement dans notre programme. En ce qui concerne les vols prolongés, le projet de programme spatial de la Russie pour la période allant de 2006 à 2015 a pour volet essentiel la Station spatiale internationale. Cependant, cela ne veut pas dire que nous nous désintéressons des expéditions interplanétaires habitées. Au contraire. Seulement nous partons du fait qu'à la première étape il faut simuler en détail le vol dans sa totalité, c'est-à-dire mettre au point les technologies, les systèmes et les éléments des complexes qui demain seront lancés en direction de la Lune et de Mars.
A propos, c'est dans ce but que nous avons accéléré les travaux sur la création d'une navette spatiale qui sera utilisée sur orbite circumterrestre. Elle aidera à l'assemblage de l'infrastructure spatiale orbitale pour la préparation des expéditions interplanétaires.