Les Etats-Unis ne se retireront pas d'Irak sans avoir réglé le problème iranien

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MOSCOU, 15 mars (par Viktor Litovkine, commentateur militaire de RIA Novosti).

Le 12 mars, les premiers cent cinquante hommes du contingent ukrainien ont quitté le camp "Zulu", dans les environs d'Es-Suveira, où est stationné le 72e bataillon mécanisé de la 7e brigade mécanisée des Forces armées ukrainiennes. Le 15 mars, ces soldats et officiers retourneront dans leur patrie, à Nikolaiev. 1472 miliaires ukrainiens resteront en Irak sous les ordres des généraux polonais. Mais, sur décision de la Rada suprême (parlement) et du président Viktor Iouchtchenko, ils devront également quitter la Mésopotamie avant la mi-octobre, après les Espagnols, les Dominicains et les Hollandais.

Le retrait du contingent ukrainien d'Irak, qui reviendra à Kiev à au moins onze millions de dollars, ne pourra probablement pas être arrêté. Cette fois, Washington a fait semblant de ne rien remarquer, ce qui n'était pas le cas en décembre dernier, lorsque les Américains ont été irrités par la décision du président Leonid Koutchma de mettre fin à la mission de paix de la 7e brigade mécanisée. Les Etats-Unis ont assez d'alliés qui trouveront honorifique de soutenir le Pentagone dans n'importe quel endroit du globe, même dans l'enfer de Bagdad. La Géorgie, par exemple, a même accru son contingent stationné au confluent du Tigre et de l'Euphrate en portant ses effectifs de 200 à 500 soldats et officiers.

Le problème est certainement ailleurs. Evidemment, le Pentagone voudrait quitter ce pays qui explose et tire sans cesse. Non pas dans trois à quatre ans, comme on le dit sur les rives du Potomac, mais le plus vite possible. Malheureusement, les plans des hommes politiques et des généraux américains d'invasion rapide de l'Irak et d'instauration dans ce pays d'un régime loyal envers Washington ne se sont pas justifiés. La vieille règle des armées a de nouveau prouvé sa justesse: occuper un pays ne signifie pas le vaincre.

La Maison Blanche et ses alliés n'ont pas réussi à former à Bagdad un gouvernement tant soi peu efficace, une armée et des organes judiciaires. De plus, les élections aux organes législatifs du pouvoir qui ont eu lieu fin janvier n'ont pas non plus apporté la paix et le calme sur cette terre. Il est impossible de mettre fin aux actes terroristes quotidiens. Il est impossible de réconcilier les sunnites et les chiites, d'aplanir les contradictions entre ces deux branches musulmanes importantes de l'Irak. Le problème des Kurdes n'est pas non plus réglé. Impossible également de persuader les groupements financiers de l'Orient arabe de participer au relèvement de l'économie du pays, au rétablissement de ses industries du pétrole, d'extraction et de raffinage. Les firmes américaines n'arrivent pas non plus à établir leur contrôle total sur les richesses minérales de la Mésopotamie. Au contraire, les explosions incessantes sur les pipe-lines et les actes de sabotage dans les raffineries mettent en doute l'efficacité et le rendement réel des investissements dans ce secteur.

Mais, l'essentiel, c'est que le nombre de soldats et d'officiers américains tués en Irak s'accroît de jour en jour. Selon les statistiques officielles, au 1er janvier 2004, il y avait 463 morts et 2687 blessés, dont 370 à la suite d'accidents. Au début de novembre de l'année dernière, il y avait déjà 1119 morts et 8200 blessés. Aujourd'hui, le nombre d'Américains tués a déjà dépassé 1500, le chiffre des blessés dépasse 10 000 ... Le Pentagone a même été contraint d'augmenter les allocations exceptionnelles versées aux parents des soldats et des officiers morts en Irak et en Afghanistan. A présent, ils touchent pour chaque fils, frère et père morts non pas 250 000, mais un demi-million de dollars.

Il y a de moins en moins de jeunes Américains, même parmi les réservistes et les professionnels, désireux d'aller à la guerre. Au Capitole, au Congrès et au Sénat des Etats-Unis, on a déjà maintes fois parlé du retour à l'appel obligatoire sous les drapeaux annulé au milieu des années 70 du siècle dernier après la fin de la guerre du Vietnam. Pour l'instant, le Pentagone rejette catégoriquement cette perspective.

Le Secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, veut prouver que les effectifs des troupes américaines en Irak (actuellement, environ 150 000 hommes - V.L.) sont en nombre suffisant pour s'acquitter de leurs tâches et que le problème peut être réglé avec des crédits supplémentaires. Cette année, il faut allouer encore 81,9 milliards de dollars pour les opérations en Irak et en Afghanistan, l'année prochaine, 50 milliards de dollars. Il s'agit des sommes allouées en sus des 419 milliards de dollars affectés par le budget à l'ensemble de l'organisation militaire du pays. Chaque semaine de présence des troupes américaines en Irak coûte aux contribuables un milliard de dollars. Selon les estimations des économistes d'outre-Atlantique, les dépenses totales pour l'opération militaire et les travaux de reconstruction pourraient dépasser 280 milliards de dollars. La campagne irakienne est la plus onéreuse de toute l'histoire des Etats-Unis. Mais, bien entendu, l'argent n'est pas le problème principal.

Le problème essentiel réside dans le fait qu'en principe l'armée américaine ne peut partir d'Irak ni aujourd'hui, ni dans un avenir lointain. Cela signifierait non seulement l'échec de toute la politique proche-orientale de Washington, mais aussi la capitulation devant le terrorisme international, lequel a effectivement lancé, après la chute du régime de Saddam Hussein, une large offensive contre les troupes de la coalition en Mésopotamie. Il est hors de question de capituler. Cela ne ferait que redonner des forces aux terroristes de tout acabit. Les explosions d'immeubles à Moscou, de trains de banlieue à Madrid et l'attaque aérienne lancée contre le World Trade Center de New York et contre le Pentagone à Washington feront alors figure de bagatelles.

Certes, la Russie n'est pas indifférente à la situation dans laquelle se sont retrouvés les hommes politiques et les généraux américains. A mon avis, le Kremlin est sincèrement prêt à aider son partenaire stratégique à "sortir de cette impasse la tête haute". On pourrait organiser une conférence internationale sur la situation en Irak, y inviter toutes les parties concernées, parvenir ne serait-ce qu'à un consensus initial pour le développer ensuite. Moscou pourrait aider la nouvelle armée irakienne et la nouvelle police irakienne non seulement en leur fournissant des armes, mais aussi en formant des spécialistes, il est vrai, non pas au Proche-Orient, mais en Russie, à Solnetchnogorsk ou à Vidnoié où sont formés, depuis plus d'une année, les observateurs internationaux de l'ONU pour les opérations de maintien de la paix, ainsi que les policiers de cette même organisation...

Mais, à mon avis, un détail substantiel peut empêcher cette aide. Selon les experts militaires indépendants, l'opération militaire lancée par les Etats-Unis en Irak et en Afghanistan, ainsi que les tentatives obstinées du Pentagone de pénétrer en Géorgie et en Azerbaïdjan ne sont qu'une partie d'une opération stratégique de plus grande envergure envisagée par Washington au Proche-Orient et ayant pour but final l'Iran. Entourer ce pays de toutes parts, dans le ciel et dans le golfe Persique, le bloquer par les porte-avions et les AWACS, le menacer par les missiles "Tomahawk", se venger de l'humiliation subie en 1979, lorsque 80 étudiants iraniens ont retenu durant 444 jours 52 diplomates américains dans l'ambassade des Etats-Unis à Téhéran, ainsi que du mépris manifesté pour les intérêts pétroliers américains et même de la lutte contre ces derniers: tel est l'objectif à long terme poursuivi par les hommes politiques et les généraux des Etats-Unis.

Moscou ne pourra en aucune circonstance soutenir cet objectif. L'Iran est un proche voisin de la Russie et un partenaire économique digne de confiance qui ne menace personne et ne soutient pas les forces terroristes, contrairement à ce qu'on dit outre-Atlantique. Au contraire, il lutte avec constance contre le terrorisme. Sa position à l'égard de l'Afghanistan dirigé par les talibans et Al-Qaïda est bien connue. Bref, tant que les Etats-Unis ne corrigeront pas leur position à l'égard de l'Iran, il ne sera probablement pas question d'un large soutien aux Etats-Unis en Irak de la part de la Russie et d'autres pays européens.

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