Le GUUAM est une organisation qui a auparavant regroupé, conformément à son sigle russe, la Géorgie, l'Ouzbékistan, l'Ukraine, l'Azerbaïdjan et la Moldavie et qui, en dépit des tentatives maintes fois réitérées de ses participants mêmes et malgré l'assistance énergique des Etats-Unis pour lui conférer un semblant d'organisme actif, restait parfaitement inefficace. Il s'agit là d'une démarche ouvertement antirusse. Il suffit pour s'en convaincre d'observer les efforts déployés tout dernièrement par Tbilissi et Kiev dans leur politique régionale. Les révélations de la porte-parole de Viktor Youchtchenko sont à cet égard significatives. Elle avoue notamment que "la partie géorgienne espérait que l'Ukraine se chargerait du rôle de leader en Europe de l'Est". Or, les propos tenus par le Président de la Géorgie, Mikhaïl Saakachvili, dans une interview au journal français "Le Monde" ne sont pas passés inaperçus à Moscou. Kiev et Tbilissi s'orientent désormais vers l'intégration dans les structures occidentales, a notamment déclaré Mikhaïl Saakachvili, car la Russie ne leur laisse pas d'autre choix. Aussi, a poursuivi le Président géorgien, Kiev et Tbilissi ont-ils décidé de prendre leurs distances vis-à-vis de Moscou, y compris en formant un "pont démocratique" au sein même de la Communauté des Etats indépendants.
Tout porte à croire que c'est au GUUAM que sera dévolu le rôle de pont. De toute évidence, du côté Est de ce pont, on verra bientôt apparaître toute une file d'autres Etats membres de la CEI, désireux à tout prix d'intégrer l'Union européenne (UE).
Mais il est peu probable que Kiev et Tbilissi réussissent à réanimer totalement le GUUAM. C'est qu'à une certaine époque, la raison d'être du GUUAM, c'était justement l'aspiration de la Géorgie, de l'Ukraine et de la Moldavie à moins dépendre des hydrocarbures russes. Cela étant, Tbilissi, Kiev et Chisinau comptaient manifestement sur les ressources énergétiques de l'Azerbaïdjan et de l'Ouzbékistan qui ne cachaient d'ailleurs pas leur intention d'exporter leurs hydrocarbures vers l'Europe. La Géorgie, de l'Ukraine et la Moldavie espéraient aussi pouvoir participer énergiquement à des projets "globaux", tels que TRACECA et "Route de la soie".
Toutefois, bien des choses ont changé depuis, que ce soit dans les relations de Moscou avec Tachkent et Bakou qu'au sein de l'Organisation elle-même. En effet, les relations de Moscou avec ces deux participants au GUUAM se sont notablement améliorées, alors que le GUUAM s'est avéré plutôt inefficace, ses projets "globaux" étant restés pour la plupart lettre morte. En juin 2002, l'Ouzbékistan s'est retiré du GUUAM, en ne se réservant que le droit de participer à certains de ses projets. A en juger d'après l'état d'esprit actuel de Tachkent, l'Ouzbékistan ne se propose pas du tout de réintégrer le GUUAM. "Cette orientation politique observée aujourd'hui en Ukraine, en Géorgie et en Moldavie nous incite à revoir notre attitude vis-à-vis du GUUAM. Nous n'avons pas encore décidé si nous resterions à l'avenir au sein de cette organisation", a notamment déclaré en février dernier le Président de l'Ouzbékistan, Islam Karimov.
On ignore aussi l'attitude de Bakou et sur ce point, surtout dans le contexte de la politique manifestement antirusse d'un GUUAM réanimé. Qui plus est, les relents de "révolutions de velour" émanant de la Géorgie, de l'Ukraine et maintenant de la Moldavie, ne sont sans doute pas du goût de Bakou. Mais l'essentiel est de savoir si les hydrocarbures de l'Azerbaïdjan suffiront pour conférer au GUAM (sans l'Ouzbékistan) un semblant d'organisation active. Le Président ukrainien a carrément déclaré que l'objectif de l'Ukraine dans les initiatives avancées par Kiev était justement de présenter en commun avec ses partenaires du GUUAM toute une série de projets permettant aussi bien à l'Ukraine qu'à la Géorgie et à leurs voisins de voir une alternative en matière d'approvisionnement en énergie de leurs marchés nationaux. Et qui d'autre que l'Azerbaïdjan est appelé à fournir des hydrocarbures de la Caspienne comme alternative au pétrole et au gaz de Russie. Mais si l'Azerbaïdjan n'a pu le faire auparavant, pourquoi y parviendrait-il maintenant?
La nouvelle Première ministre de l'Ukraine, Youlia Timochenko, qui considère le complexe combustible-énergie comme son atout, et s'oriente, tout comme Viktor Youchtchenko, vers l'intégration européenne, mise sur la réalisation du projet d'élargissement du pipeline "Odessa-Brody" et sa prolongation jusqu'à Plock. L'abandon du régime de réversion dans l'exploitation de l'oléoduc "Odessa-Brody" doit, selon son dessein, aboutir inévitablement à l'éviction des compagnies pétrolières russes qui transportent sur cet itinéraire le pétrole vers l'Europe. Et c'est évidemment la Géorgie qui a déclaré sa volonté de coopérer avec l'Ukraine en matière d'exploitation directe de l'oléoduc "Odessa-Brody".
Dans une telle éventualité, la Russie sera confrontée à certaines difficultés, mais sans doute moins sérieuses que celles qui ne manqueront pas d'affecter l'Ukraine dès que l'oléoduc azerbaïdjano-turc "Bakou-Ceyhan" sera mis en exploitation, alors que l'on s'apercevra tout à coup que le pétrole azerbaïdjanais ne suffit pas pour alimenter deux itinéraires. Pourtant, cela se produira obligatoirement tôt ou tard.
Ainsi, l'organisation actuellement réanimée par Kiev et Tbilissi ne serait plus le GUUAM ni même le GUAM, mais plutôt le GUM, et plus précisément le GU+M, vu le degré d'activité des membres du triumvirat Géorgie, Ukraine et Moldavie.
La question se pose donc: Doit-on retenir le GU+M au sein de la Communauté des Etats indépendants? Sergueï Karaganov, politologue russe, président du Conseil pour la politique extérieure et de Défense, estime notamment que toutes les efforts déployés à présent par Kiev, Tbilissi et Chisinau font plutôt penser à une large action publicitaire. Qui plus est, indique l'expert, l'importance de ces efforts est par trop exagérée. "Kiev souhaite devenir le second centre d'influence au sein de la CEI, une sorte d'alternative à Moscou, alors que Tbilissi et Chisinau l'aident de toutes leurs forces dans cette entreprise. Moscou ne devrait certes pas réagir nerveusement à ces manuvres de ses anciens amis ulcérés, est persuadé Sergueï Karaganov. Laisser ces pays libres de réaliser leurs aspirations ne pourrait que profiter à Moscou. Cela étant, la Russie devrait alors fixer le cadre de la coopération sur la base des réalités géopolitiques et selon les normes généralement admises dans le monde. Tout d'ailleurs comme dans le cas de la Moldavie. La Russie ne ferait qu'y gagner. Toujours est-il que les perspectives de la CEI sans le GUM (Géorgie, Ukraine et Moldavie) ne sont pas pires que celles du GUM en-dehors de la CEI.