Les Troupes spatiales russes ont procédé aux préparatifs de lancement au cours du deuxième trimestre d'une fusée porteuse Dniepr, version civile du missile balistique intercontinental lourd R-36M2 Voevoda (SS-18 Satan, d'après la classification de l'OTAN).
Elle placera en orbite quinze appareils spatiaux de l'Egypte, de l'Arabie saoudite, de la Russie et des Etats-Unis. La date sera précisée en fonction de l'état de préparation du pas de tir, de la fusée porteuse et des satellites, a souligné un représentant de l'agence spatiale de Russie (Roscosmos).
Le premier R-36 dans sa version civile, rebaptisé Dniepr, s'est envolé dans l'espace depuis le cosmodrome de Baïkonour en 1999. Trois autres lanceurs l'ont suivi. Vingt satellites au total ont été ainsi orbitalisés.
"L'utilisation de missiles balistiques intercontinentaux réformés reconvertis en lanceurs civils pour porter différentes charges utiles, commerciales et scientifiques, est une activité très rentable sur le marché mondial des lancements", estime le directeur de Roscosmos, Anatoli Perminov. "L'avantage est ici double, voire triple. D'abord, nous nous débarrassons du matériel que nous devions démanteler aux termes du Traité sur la réduction des armements offensifs. Ensuite, nous évaluons, d'après les résultats des lancements, l'état des missiles qui restent en service. Et enfin, nous sommes payés par nos clients étrangers, et cet argent nous permet de maintenir en état de fonctionnement notre industrie spatiale et l'infrastructure de nos cosmodromes", a-t-il expliqué.
A l'heure actuelle les Troupes spatiales stratégiques disposent de plus de cent R-36 de différentes modifications et années de fabrication. Ils resteront en service au moins jusqu'en 2016 et pourront être utilisés avant 2020 comme lanceurs d'appareils spatiaux.
Tous les projets d'utilisation commerciale des Dniepr sont réalisés par le groupe international "Cosmotrans" qui réunit les entreprises et organisations russes et ukrainiennes qui ont créé le missile, et assurent le contrôle d'auteur et de garantie au cours de son exploitation.
D'après son directeur général, Vladimir Andreïev, le groupe dispose actuellement de cinq missiles balistiques intercontinentaux destinés à être reconvertis en fusées porteuses. Si besoin est, tous les missiles de combat actuellement en service pourront être transformés en lanceurs spatiaux.
Les performances de la fusée sont impressionnantes : fiable à cent pour cent, comme tous les missiles de combat, elle a une capacité de chargement énorme, même pour les lanceurs spatiaux, car elle peut placer 9 tonnes sur une orbite basse et 3,7 tonnes sur une orbite haute de 300 à 800 km, ce qui lui permet de porter pratiquement n'importe quel appareil spatial. Le coût du tir n'est pas élevé. Créé à l'époque de l'URSS, le missile a une valeur de marché très "conventionnelle" aujourd'hui. Les premier et deuxième étages et les propulseurs sont utilisés sans aucune mise au point supplémentaire. Sur le troisième étage, seul un des blocs du système de guidage demande une modernisation.
Le problème est que les Dniepr sont lancés depuis le cosmodrome de Baïkonour loué au Kazakhstan et provoquent une résistance des autorités kazakhs qui, d'après les accords internationaux, devaient faire cesser les tirs de missiles à propergol liquide, écologiquement dangereux, en 2002. Le Kazakhstan a d'autre part demandé plus d'une fois le versement d'une partie des bénéfices des lancements commerciaux, en plus du loyer.
Et voilà qu'à la fin de décembre dernier, les Troupes de missiles stratégiques de Russie ont procédé, dans des conditions proches de celles du combat, au lancement d'essai d'un nouveau missile, le R-36M2 Voïevoda, directement d'une position de tir d'une unité stationnée dans les environs d'Orenbourg, au lieu d'utiliser à cet effet le cosmodrome de Baïkonour.
La zone du lancement avait été préalablement équipée d'instruments de contrôle supplémentaires permettant de suivre l'état de la fusée lors des opérations préparatoires et pendant la phase initiale du vol. La fusée a été contrôlée sur toute sa trajectoire au moyen des équipements du Centre principal d'essais des Troupes spatiales et de tous les trois cosmodromes, Baïkonour, Plessetsk et Svobodny, qui ont confirmé l'aptitude militaire du missile, en service depuis seize ans, et la possibilité de lancements civils commerciaux depuis le lieu de stationnement permanent des missiles devant être réformés.
Les lancements depuis le site d'Orenbourg ont aussi d'autres avantages importants. La fusée survole des régions désertes de Sibérie. Le propulseur du premier étage et le réservoir de propergol en aluminium avec une réserve de combustible se détachent au-dessus d'une zone marécageuse elliptique d'un rayon de 30 à 50 km dans la région de Tioumen. Le deuxième étage tombe sur le territoire du polygone de Koura, au Kamtchatka, spécialement conçu à cet effet.
Jusqu'à ces derniers temps, la fusée Dniepr a servi, tel sera aussi le but du prochain lancement, à orbitaliser principalement des satellites légers, plusieurs appareils à la fois. Désormais, elle sera utilisée pour lancer des appareils lourds mesurant jusqu'à 5,3 m et pesant deux à trois tonnes. A noter que son carénage de tête habituel, rodé au fil des ans, restera inchangé pour assurer le maximum de sécurité.
La gamme des services de lancement au moyen de la fusée Dniepr sera diversifiée grâce à l'utilisation de deux remorqueurs spatiaux autonomes. Le premier, à un étage, s'envolera en 2005 et le deuxième, à deux étages, en 2007.
Des contrats d'exploitation de cet engin ont été conclus avec la société Astrium pour le lancement de l'appareil allemand Terra SAR-X, avec le Centre national français d'études spatiales et le groupe américain Bigelow Aerospace pour orbitaliser dans la période 2006-2008 six satellites lourds dans le cadre d'un programme de déploiement de différentes structures dans l'espace et de mise au point de nouvelles technologies. D'autre part, "Cosmotrans" a signé avec la société allemande SpaceTech GmbH un accord de coopération portant sur l'étude du marché mondial des lancements pour la fusée Dniepr. Le document prévoit également la mise en place d'une coopération technique dans le domaine du matériel spatial, explique Vladimir Andreïev.
Selon les experts, les besoins du marché des lancements sont préalablement estimés à 16, voire à 18 lanceurs Dniepr dans la période 2005-2008.