Naturellement, ces faveurs ont attiré les milieux criminels comme le miel les mouches. Les zones ont commencé à être utilisées non pas pour créer des biens économiques, mais pour évacuer ce qui restait encore en Russie.
Quoi qu'il en soit, même cette expérience est utile aujourd'hui que l'on revient à l'idée des ZEP. C'est que dans le monde les exemples dignes d'être imités ne manquent pas: la vallée des Silicones aux Etats-Unis, Grenoble en France, Bangalore en Inde. Si l'idée a marché là-bas, pourquoi ne pas faire une deuxième tentative en Russie? Le projet de loi fédérale "Des zones économiques particulières en Fédération de Russie" est prêt. L'élaborateur du document, le ministère du Développement économique et du Commerce (MDEC), insiste pour que les nouvelles zones se distinguent foncièrement de celles auxquelles le gouvernement avait déclaré la guerre. Le ministre Guerman Gref a déclaré qu'elles n'auraient pas de fonctions "exportatrices" et "commerciales" et seraient axées sur l'innovation. L'idée a été appuyée par le président russe, Vladimir Poutine. Après avoir visité la zone de libre échange de Bangalore et examiné ensuite le problème du développement des technologies de l'information dans le pays avec les chercheurs de la Cité des sciences (Akademgorod), près de Novosibirsk, il a chargé le gouvernement de soumettre la loi sur les ZEP à l'examen de la Douma (chambre basse du parlement).
Selon Alexandre Oustinov, directeur adjoint du département de stratégie des réformes socio-économiques du MDEC, le projet de loi prévoit la création de zones de deux types: production industrielle et implantation technique. Dans les premières des unités de production d'articles hautement élaborés seront créées sur des superficies n'excédant pas dix kilomètres carrés. La première année le montant des investissements ne pourra pas être inférieur à un million d'euros. A l'expiration du contrat (d'une durée maximum de dix ans) la somme totale des investissements devra être d'au moins dix millions d'euros. Quant aux zones d'implantation technique, elles seront exclusivement consacrées à la conception et à l'implantation des produits de la recherche. Si le territoire imparti à ces zones est bien moins vaste puisqu'il ne dépasse pas deux kilomètres carrés, les investissements n'y sont pas limités. Les zones des deux types sont prévues pour une durée maximale de vingt ans, après quoi un bilan de l'expérimentation sera dressé.
Selon le MDEC, pour les ZEP l'impôt social unique sera abaissé jusqu'à 14 pour cent. Un régime de zone douanière franche est également envisagé. Les résidents des ZEP bénéficieront de modalités d'enregistrement simplifiées. D'autre part, ils ne seront pas importunés par les services fiscaux: les contrôles obligatoires en la matière seront effectués une fois tous les trois ans. De surcroît, pendant toute la durée de leur contrat les résidents des ZEP ne seront pas concernés par les modifications pouvant être apportées à la législation fiscale fédérale et locale.
Il est évident que la Russie vient de s'engager dans une entreprise très prometteuse. Cependant, on pourrait se demander s'il était vraiment nécessaire de réunir dans un même projet de loi deux idées absolument différentes: la création de zones de production industrielle de type chinois et de zones d'implantation technique de type américain ou français? Quoique les sites à même d'accueillir les zones des deux types ne se comptent plus en Russie. Des zones de production industrielle pourraient logiquement être créées en Sibérie méridionale, dans les régions de Kemerovo et de Tomsk ainsi qu'en Extrême-Orient russe. Là-bas il est évident qu'elles retiendront l'attention d'investisseurs asiatiques: la Corée, la Chine, peut-être l'Inde. Pour eux la pénétration de l'immense marché russe est avantageuse, d'autant plus que les unités de production seront à proximité, ce qui réduira les risques au minimum. Grâce aux avantages offerts, les investisseurs pourront produire des marchandises à moindres frais. Or, les articles meilleur marché bénéficieront d'une demande accrue sur le marché intérieur. En Russie la zone de Kaliningrad peut être citée en exemple. L'industrie jadis militaire a été soumise à une reconversion civile. C'est vrai que là-bas une partie était intéressée, à savoir l'Union européenne qui souhaitait démilitariser cette région et qui a aidé à la réalisation de très nombreux projets: assemblage de véhicules étrangers, fabrication de produits électroniques ménagers, etc. Les marchandises obtenues sont de très bonne tenue.
Ainsi, les nouvelles zones russes de libre-échange doivent fonctionner pour le marché intérieur. Toutefois, l'histoire de la Russie montre que les unités de production que l'Etat soutenait pour pouvoir saturer le marché intérieur de marchandises bon marché sortent finalement des produits non compétitifs. L'idée dégénère au fur et à mesure qu'elle emprunte le système bureaucratique: vol, corruption... Au cours de l'examen du projet des ZEP il a été constaté que sans une réforme de la gestion publique, les projets budgétés réclamant de grandes dépenses se solderont par la destruction d'idées remarquables.
En ce qui concerne les zones d'implantation technique, elles reposent sur une logique tout à fait différente. D'après l'expérience de la vallée des Silicones, cette zone doit se développer autour d'une grande université et de plusieurs centres de recherche. Quant à la partie essentielle du projet, c'est le financement de ces centres. Il est notoire que la vallée des Cilicones aux Etats-Unis s'est développée uniquement grâce aux formidables commandes passées par le complexe militaro-industriel. Et c'est ce qui se produit partout: à Grenoble, sur la Côte d'Azur, au Japon, où autour de l'alliance de la science et des militaires on voit grandir une zone infrastructurelle, de nouvelles unités de production qui lancent la fabrication massive des articles conçus dans les centres de recherche.
La Russie possède trois centres permettant d'utiliser un tel modèle. Il s'agit de Moscou, de Saint-Pétersbourg et de Novossibirsk. Au demeurant, à l'époque soviétique la logique "américaine" de développement de groupement de hautes technologies était déjà appliquée dans le pays. Akademgorodok près de Novossibirsk recevait d'énormes commandes, en particulier du complexe militaro-industriel. C'est pourquoi les centres de recherche et les unités de production s'étaient multipliés. La même chose s'est produite à Saint-Pétersbourg et à Moscou qui se sont dotés des villes-satellites de Troïtsk et de Zelenograd. Par conséquent tout cela avait fonctionné auparavant. Mais aujourd'hui de sérieuses difficultés surgissent du moment que le financement public est pratiquement inexistant et que ces centres de recherche ne bénéficient pas de commandes substantielles. Le business qui se développe en Russie est axé sur les exportations de matières premières. Il n'a pas besoin de créer ses propres développements, il utilise les technologies occidentales. Le problème clé pour la Russie est donc celui des sources de financement de la recherche-développement.
Il est patent que la nouvelle loi en soi ne réglera pas le problème. Dans ce domaine la politique doit aller plus loin. Curieusement, pour l'instant les principaux "utilisateurs" de la loi - les représentants de l'industrie Hight Tech et des autres secteurs fabricant des produits hautement élaborés - ne sont pas très enthousiasmés par le document élaboré par le MDEC. "La loi sur les ZEP n'est pas une loi sur les technopoles, estime Oleg Biakhov, chef du département de stratégie d'édification de la société informationnelle au ministère des Technologies de l'information et des Télécommunications. Partant, elle ne pourra régler le problème du secteur HT".