Les circonstances exactes de la mort d'Aslan Maskhadov ne sont pas encore élucidées. De toute évidence, ceux qui ont effectué l'opération n'avaient pas pour tâche de le tuer. Selon la version du vice-premier ministre tchétchène Ramzan Kadyrov, Aslan Maskhadov a été abattu par hasard, lors de l'assaut, par l'un de ses compagnons de lutte. Selon la version de l'état-major régional de direction de l'opération antiterroriste, Aslan Maskhadov est mort au moment où les artificiers ont essayé d'ouvrir à l'explosif la porte du bunker où il se trouvait. Mais cette explosion ne visait pas Aslan Maskhadeov, car les autres personnes réfugiées dans le bunker ont été capturées vivantes et font déjà des dépositions. Par conséquent, tout est dû au hasard, ce qui arrive.
Il est plus important de comprendre ce que la Russie a gagné et ce qu'elle a perdu après la mort d'Aslan Maskhadov. Zbignev Brzezinski, qui a été probablement le premier parmi les politologues occidentaux à réagir à cet événement, est certain que l'élimination d'Aslan Maskhadov a privé la Tchétchénie d'un leader modéré. Bien plus: les Tchétchènes ont reçu, en la personne d'Aslan Maskhadov, "un symbole de la résistance" qui ne fera que renforcer les tendances séparatistes.
A mon avis, la capture d'Aslan Maskhadov eût été préférable, mais pour des raisons différentes de celles énoncées par Zbignev Brzezinski. Aslan Maskhadov était, depuis longtemps, une figure moins militaire que propagandiste, dont le prestige était en chute libre. Chaque nouvelle élection présidentielle en Tchétchénie (rappelons qu'il y en a eu deux) a pratiquement réduit à néant le prestige politique réel d'Aslan Maskhadov. Son autorité était une bulle de savon gonflée non pas en Tchétchénie, mais au-delà de ses frontières, c'est pourquoi, contrairement à l'affirmation de Zbigniew Brzezinski, il ne sera pas un nouveau "symbole de la résistance", pas plus que Zelimkhan Yandarbiev. Et les raisonnements analogues émis à ce sujet sont erronés.
La "modération" d'Aslan Maskhadov a également été exagérée. Premièrement, sa "modération" était, pour beaucoup, le produit de la publicité des manipulateurs d'opinion de l'Itchkérie qui visait à atténuer, aux yeux des Occidentaux, le préjudice sans cesse causé par Chamil Bassaiev. Pour la Russie elle-même, le fait que l'Occident jouait au "bon et au méchant magistrat instructeur", n'avait que peu d'importance du moment que les deux hommes étaient réellement impliqués dans des actes terroristes et ont continué à insister sur la séparation de la Tchétchénie, thèse inacceptable pour Moscou. Autrement dit, si la mort d'Aslan Maskhadov a des conséquences, elles se feront ressentir bien plus sérieusement en Occident qu'en Tchétchénie même. Les forces favorables à l'Itchkérie devront chercher d'urgence un nouveau "bon magistrat instructeur", mais, naturellement, la doublure s'avérera plus faible, car Aslan Makhadov avait un passé peu brillant, mais un passé tout de même.
A mon avis, la mort d'Aslan Maskhadov dessert la Russie pour d'autres raisons. Premièrement, les services secrets ont perdu une source d'information potentielle très importante. Ce que Aslan Maskhadov aurait pu raconter, plus personne ne le dira jamais. Certes, ses informations, surtout celles datant de la première campagne tchétchène et des négociations de Khassaviourt, étaient explosives pour un grand nombre d'hommes politiques russes. C'est pourquoi, après avoir appris la nouvelle de la mort d'Aslan Maskhadov, de nombreux anciens hommes politiques russes ont probablement poussé un soupir de soulagement.
Je suis certain que la vérité, même la plus amère, sur la façon dont la Russie s'est "enlisée" en Tchétchénie lui aurait fait du bien, même si Aslan Maskhadov, capturé, s'était défendu à son procès avec le raffinement de Slobodan Milosevic. Enfin, le procès d'Aslan Maskhadov vivant aurait sans doute permis de détruire les mythes qui abondent jusqu'à présent en Occident sur la période de l'histoire où l'Itchkérie, à l'époque où il en était le chef, avait accédé, en fait, à l'indépendance. C'était la période entre les accords de Khassaviourt de 1996 et l'incursion des terroristes tchétchènes au Daghestan en 1999, qui a été la cause de la deuxième guerre tchétchène.
Les données du parquet russe et même de celui de l'Itchkérie datant de cette période abondent - je peux l'affirmer - en preuves du génocide du peuple russe, en iniquités du tribunal de la charia, en pillages auxquels avaient participé non seulement les chefs de guerre, mais aussi les forces de sécurité du président d'Itchkérie. Comme en témoignent les archives, les sommes envoyées alors par la Russie en Tchétchénie (par exemple, Moscou essayait de verser leurs pensions aux retraités locaux) se retrouvaient sur les comptes personnels et incontrôlés d'Aslan Maskhadov, ensuite elles étaient virées dans les banques étrangères ou bien servaient le business familial.
Enfin, c'était la période où le business le plus honteux et inhumain - la traite des esclaves - était florissant en Itchkérie. Les premières têtes coupées des otages montrées surles cassettes vidéo se rapportent également à la période de la présidence d'Aslan Maskhadov. Bref, il est dommage qu'un dirigeant d'une telle "entité indépendante" ne puisse pas répondre à toutes ces questions. Aslan Maskhadov était président du pays qui, après son accession à l'indépendance, avait procédé non pas à l'édification de l'Etat et au rétablissement de l'économie, mais s'était adonné au banditisme...
Aslan Maskhadov était incontestablement un excellent militaire, mais il s'est avéré un piètre homme politique. En fait, il est mort deux fois. D'abord, après avoir perdu le contrôle de son propre pays, et aujourd'hui physiquement. Aslan Maskhadov n'a pas de chances de ressusciter, ne serait-ce que comme un symbole. Les hommes de cet acabit ne ressuscitent pas.