Au cours de cette visite de Sergueï Lavrov à Kiev, les dirigeants ukrainiens ont réitéré toutes leurs récentes déclarations. Et celles-ci sont plutôt contradictoires. D'une part, les officiels de Kiev affirment que la Russie est un partenaire stratégique éternel de l'Ukraine. De l'autre, ces mêmes dirigeants déclarent que l'objectif stratégique de l'Ukraine est d'adhérer à l'Union européenne. En l'espace d'une seule et même journée la Première ministre de l'Ukraine, Youlia Timochenko, déclare que son pays est très intéressé à la formation et au développement ultérieur de l'Espace économique unique, alors que le Président Viktor Youchtchenko, annonce que l'Ukraine doit entamer sans plus tarder des négociations en vue d'adhérer à l'Union européenne en 2008. Dans le même temps, les diplomates russes et ukrainiens sont unanimes dans leurs efforts pour convaincre l'opinion qu'il n'y a là absolument aucune contradiction. Il se peut qu'il n'y ait pas decontradictions, mais les représentants de l'Union européenne ont plus d'une fois signalé qu'en cas de participation de l'Ukraine aux processus d'intégration européens, il est très peu probable qu'elle puisse faire parallèlement partie d'autres groupes d'intégration. Et dans cette question, l'Union européenne a son mot à dire.
Pourtant, même si l'Ukraine voulait renoncer à sa coopération économique avec la Russie, elle ne pourrait pas le faire du fait de l'intégration historique profonde et historiquement argumentée entre les deux pays dans les domaines les plus différents. Envers et contre tout, la Russie reste pour l'Ukraine l'un des partenaires traditionnels les plus implorants. D'autre part, après l'Allemagne et la Biélorussie, l'Ukraine est le troisième grand partenaire commercial de la Russie. En effet, les échanges commerciaux entre la Russie et l'Ukraine s'intensifient très rapidement, de sorte qu'à la fin de 2004, ils ont augmenté d'à peu près 30% par rapport à 2003 pour se monter à quelque 20 milliards de dollars. A signaler que 60% du commerce extérieur de l'Ukraine reviennent à la Russie. La part la plus importante dans ce commerce appartient aux constructions mécaniques, à la sidérurgie et aux produits alimentaires. Il est évident que, malgré toutes les déclarations politiques de l'Ukraine sur sa "progression vers l'Europe", ses liens commerciaux avec la Russie restent importants.
Les industries des deux pays s'étaient organisées sur une seule base matérielle et structurelle. De plus, bien des branches en Ukraine ne sont pas conçues en circuits technologiques fermés, mais sont plutôt orientées vers l'espace économique post-soviétique. Dans la structure même de l'industrie de transformation en Ukraine, la part des produits intermédiaires est très importante, alors que ces semi-produits ne peuvent devenir des produits finis qu'en coproduction avec la Russie ou d'autres pays membres de la Communauté des Etats indépendants (CEI). En 2001, par exemple, l'industrie aéronautique de l'Ukraine recevait de la Russie, dans le cadre de la coproduction et de la spécialisation, jusqu'à 70% des produits finis et 95% des matériaux. La plupart des entreprises ukrainiennes ne peuvent donc pas fonctionner à plein rendement en dehors de la coproduction avec les entreprises russes.
Dans plusieurs domaines, la Russie et l'Ukraine sont extrêmement interdépendantes, en sorte que les partenaires n'ont même pas de possibilité réelle de travailler, du jour au lendemain, avec un autre fournisseur ou sur un autre marché d'écoulement. Depuis l'époque soviétique, l'Ukraine dépend énormément des importations d'hydrocarbures russes, alors que la Russie ne dépend pas moins du transit de ses exportations de matières premières via le territoire ukrainien. C'est effectivement par l'Ukraine que passent les gazoducs et les oléoducs, si essentiels, qui assurent plus de 45% des exportations de pétrole russe vers l'Europe et plus de 95% de toutes les fournitures à l'exportation en vertu des contrats du géant russe "Gazprom". Il est évident qu'il n'existe pas d'alternative à la coopération de la Russie (en tant que producteur de ressources énergétiques), de l'Ukraine (en tant que transporteur) et des pays tiers (en tant que consommateurs).
Comme l'a fait à juste titre remarquer le président du Comité pour les affaires de la Communauté des Etats indépendants au Conseil de la Fédération (Chambre haute du Parlement russe), Vadim Goustov, avec la venue d'un nouveau pouvoir en Ukraine, il n'y aura pas de changements radicaux dans la coopération économique russo-ukrainienne. Car les économies de la Russie et de l'Ukraine sont si interdépendantes qu'il serait impossible de rompre ces liens solides et stables sans porter un grave préjudice aux deux pays. D'autant plus que les produits de l'industrie ukrainienne sont essentiellement demandés en Russie et dans d'autres pays membres de la CEI, et pratiquement pas en Europe. D'autre part, il est peu probable que l'Europe de l'Ouest et les Etats-Unis aient intérêt à faire renaître l'industrie nationale en Ukraine et à lui offrir par la suite des marchés d'écoulement pour ses produits manufacturés. "Personne n'a besoin des tracteurs de Kharkov ou des trolleybus de Lvov", a fait remarquer le sénateur russe. On constate l'existence de nombreux problèmes dans la sphère des relations économiques entre la Russie et l'Ukraine. On pourrait citer les interminables discussions sur les dettes ukrainiennes pour les hydrocarbures russes et le refus catégorique de l'Ukraine de les rembourser en cédant ses biens, les contradictions sur les questions du transit et de l'accès des investisseurs russes aux privatisations en Ukraine. Néanmoins, malgré la délimitation au niveau des Etats et la désorganisation des liens économiques de l'époque soviétique, l'Ukraine et la Russie ont été et restent des éléments d'un seul espace économique.
La visite de Sergueï Lavrov a bien montré que les perspectives de l'Espace économique unique sous sa forme prévue initialement sont incertaines. Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Boris Tarassiouk, a, par exemple, déclaré que "si l'Ukraine s'investissait trop dans l'Espace économique unique, cela pourrait lui créer des problèmes lors de sa future adhésion à l'Union européenne". Auparavant, le Président de l'Ukraine, Viktor Youchtchenko, s'est prononcé pour le développement des relations mutuellement avantageuses avec les partenaires de la CEI, mais contre les dispositions de l'EEU qui portent sur la mise en place de structures supranationales. Tout porte à croire que cette prise de position prendra finalement le dessus, de sorte que Kiev n'acceptera pas que soient mis en place des organes de pouvoir supranationaux. D'autre part, l'Ukraine tient manifestement à ce que soit créée une zone de libre échange avec la Russie, et cette perspective a également été examinée au cours de la visite à Kiev du ministre russe des Affaires étrangères.
De toute évidence, l'idée de l'Espace économique unique peut bien souffrir intégralement ou en partie, mais la coopération économique entre la Russie et l'Ukraine va, au contraire, se développer dans les années qui viennent.