Un tableau plutôt surréaliste se présentait: les leaders des deux pays continuaient de faire ami-ami mais dans le même temps les contacts entre eux étaient devenus nettement insuffisants, la sympathie réciproque ne se confirmait pas, les griefs, la suspicion et le désenchantement s'accentuaient dans la conscience sociale. Les journaux américains, tout comme ceux des pays européens d'ailleurs, débordaient d'articles très critiques à l'égard du président Poutine et de sa politique "d'abandon de la démocratie et de glissade vers l'autoritarisme". Quant aux grands moyens d'information russes, ils donnaient libre cours aux sentiments anti-occidentaux, anti-américains surtout. Les milieux politiques des Etats-Unis et des autres pays occidentaux exigeaient instamment du président Bush qu'il mette à profit la rencontre de Bratislava pour formuler tous ses griefs à Vladimir Poutine. A quelques heures de la rencontre les sénateurs Liberman et McCain avaient réclamé à leur président d'initier une procédure d'expulsion de la Russie du G8.
Juste avant le sommet un grand quotidien russe avait publié un article d'Alexandre Douguine, un politologue connu pour son orientation "eurasiatique", dont le titre caractéristique était: "Poutine sera un autre homme quand il rentrera de Bratislava". Le sens de la publication se réduisait à ce que le président russe ne disposait que de deux stratégies de comportement possibles. Soit il se positionne comme patriote russe et il accepte alors un conflit inévitable avec les Etats-Unis, soit il trahit les intérêts nationaux et accepte de soumettre totalement la politique russe au diktat américain et de sacrifier la souveraineté du pays. L'abandon de la souveraineté serait inévitable du moment qu'au sommet de Bratislava la partie américaine mettra en avant la question concernant le contrôle international des technologies nucléaires russes. Evidemment, l'auteur de l'article se déclarait certain que le président Poutine se comporterait en patriote et non pas en traître.
Sur cette toile de fond politique la plupart des analystes s'attendaient à ce que le sommet de Bratislava donne le coup d'envoi d'une confrontation ouverte entre la Russie et les Etats-Unis, à un débat "à couteaux tirés" sur les problèmes de la démocratie et des droits de l'homme. Mais rien de tel ne s'est produit dans la capitale slovaque et c'est peut-être là l'un des principaux résultats positifs du sommet. Les présidents ont réussi à surmonter la pression externe et interne et à ne pas laisser éclater une crise dans les rapports bilatéraux. A l'issue du sommet les présidents américain et russe ont adopté ce que l'on appelle les initiatives de Bratislava. Les principales se rapportent à trois problèmes: accélération de l'adhésion de la Russie à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), dialogue énergétique et sécurité nucléaire.
Le dernier point est le plus sensible et, probablement, le plus important dans le contexte actuel où la menace terroriste se renforce et quand des programmes nucléaires sont en cours de réalisation en Corée du Nord et en Iran. Avant le sommet bien des analystes avaient prédit que la coopération électronucléaire de la Russie avec l'Iran poserait problème aux deux présidents. Il est notoire que la Russie aide activement l'Iran à construire une centrale nucléaire à Bushehr. Beaucoup aux Etats-Unis ne comprennent pas que Moscou se soit lancé dans une telle coopération et ne voit pas les conséquences dangereuses que l'accession de l'Iran à l'armement nucléaire pourrait avoir, pour lui au premier chef. A Bratislava les deux présidents ont déclaré sans ambages qu'ils étaient hostiles à ce que la Corée du Nord et l'Iran disposent de leur propre armement nucléaire. Au demeurant, des divergences substantielles existent quant à la méthodologie permettant de parvenir à cet objectif. La motivation de la politique de la Russie vis-à-vis de l'Iran et de son programme nucléaire est assez complexe.
En qualité de premier argument, Moscou indique que l'Iran est un voisin proche de la Russie et une grande puissance régionale, avec laquelle la Russie voudrait avoir des relations normales. Pour elle l'Iran est un marché important, y compris en ce qui concerne les hautes technologies comme l'électronucléaire. Qui plus est, beaucoup de gens en Russie sont convaincus qu'en cas de cessation de la coopération nucléaire avec l'Iran, la centrale de Bushehr serait achevée par d'autres concurrents et que ce marché serait définitivement perdu pour Moscou.
Cependant, tout ne s'explique pas, tant s'en faut, par des intérêts économiques terre à terre. On est bien conscient en Russie que l'apparition d'une "bombe islamiste" à nos frontières méridionales serait une source de migraine bien plus importante pour nous que pour l'Amérique. En dernière analyse l'Iran ne possède pas de vecteur à même d'acheminer une charge nucléaire jusqu'aux Etats-Unis et il n'en disposera pas avant longtemps. Quant au territoire russe, il est d'ores et déjà à la portée des missiles iraniens. La politique russe à l'égard de l'Iran comporte des aspects politico-psychologiques. Les politiques russes ont terriblement peur d'être accusés d'être menés à la bride par Washington et de céder aux pressions de Washington. Les facteurs énumérés sont importants mais pas essentiels. La principale divergence dans les manières qu'ont Moscou et Washington pour aborder le programme nucléaire de l'Iran réside en ceci. Jusqu'à ces derniers temps les dirigeants américains étaient partisans de mesures drastiques, allant jusqu'à l'emploi de la force, pour mettre un terme au programme nucléaire iranien. Moscou, lui, estimait que mieux valait aider l'Iran à construire la centrale nucléaire en utilisant toutes les restrictions découlant du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, dont l'Iran est signataire. Et de placer tout cela sous le contrôle international rigoureux prévu par le régime de non-prolifération. Avec cela il est prévu d'utiliser tous les leviers politiques et économiques pouvant inciter Téhéran à renoncer à créer un armement nucléaire.
Pour étayer sa position Moscou avance des considérations assez évidentes. Dans un avenir rapproché les Etats-Unis ne seront pas en mesure de lancer une opération militaire comme celle qu'ils ont menée en Irak. Et pas seulement parce que l'Iran est une cible militaire bien plus malaisée. L'Amérique est empêtrée en Irak, elle ne dispose plus de suffisamment d'argent et de soldats pour une autre guerre. 70 pour cent des troupes terrestres US ont été engagées en Irak. Il ne reste plus à Washington que la tactique des frappes ponctuelles sur les sites clés de l'infrastructure nucléaire iranienne. En d'autres termes, une réitération dans le contexte actuel de l'expérience d'Israël qui au début des années 80 avait de la même façon mis un terme au programme nucléaire de Saddam Hussein en bombardant de nuit un réacteur nucléaire presque achevé. A propos, d'aucuns disent que Washington pourrait confier cette mission à Israël.
Cependant, plusieurs questions interviennent ici au sujet de la faisabilité de plans de ce genre. Premièrement, on peut se demander si des armements conventionnels, même les plus pointus, seront suffisants pour une telle mission. En tout cas, dans les montagnes afghanes les armements conventionnels se sont avérés inefficaces contre Oussama ben Laden. L'Iran lui aussi est un pays de montagnes. Alors, dans l'optique d'un recours à Tel-Aviv pour réaliser une telle mission, il faut se remémorer les propos de l'ancienne première ministre israélienne Golda Meir: "Israël ne possède pas l'arme nucléaire, mais s'il le faut, elle s'en procurera".
Et enfin, le plus important. Il ne faut pas oublier que l'Iran pourrait répliquer de plusieurs façons à l'utilisation de la force contre lui. La plus efficace, ce serait non pas d'agiter une hypothétique menace nucléaire, mais de paralyser les marchés pétroliers mondiaux et de plonger l'industrie pétrolière dans une crise. En réponse à un recours à la force il suffirait à Téhéran de saborder deux tankers de gros tonnage dans le secteur de Bender-Abbas. Le golfe Persique serait alors bouché, le pétrole de l'Arabie saoudite, de l'Irak, de Koweït, de Qatar et des Emirats Arabes Unis deviendrait inaccessible. Les dimensions prises par la catastrophe seraient alors bien plus redoutables que les dangers nucléaires potentiels de l'Iran.
C'est la raison pour laquelle la stratégie choisie par Moscou est préférable à celle des Américains. Surtout qu'il existe en Iran une opposition politique et que par conséquent mieux vaut miser sur la modernisation politique de l'Iran que sur une solution de force. Bien sûr, à un certain moment les dirigeants de l'Iran pourraient dénoncer le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et annoncer leur accession à la bombe nucléaire. Dans ce cas Moscou serait amené à prendre position avec la communauté mondiale et à décréter avec elle des sanctions et d'autres mesures de contrainte. En attendant, tout indique qu'au sommet de Bratislava les arguments russes ont convaincu la partie américaine. Le 27 février, le directeur de l'Agence russe pour l'énergie atomique, Alexandre Roumiantsev, a signé en Iran un accord selon lequel ce pays s'engage à retourner en Russie le combustible nucléaire brûlé à la centrale de Bushehr. Cela est d'une importance fondamentale du moment que le combustible consumé peut être utilisé comme matière première de base pour la production des matériaux fissiles militaires.
En évaluant le bilan d'ensemble de la rencontre de Bratislava et les perspectives des relations russo-américaines, on peut dire que le sommet s'est bien mieux déroulé que beaucoup le prédisaient mais sans pour autant déboucher sur le règlement du problème essentiel. Les rapports entre la Russie et les Etats-Unis restent beaucoup trop superficiels et se cantonnent à la "chimie des rapports personnels" entre les leaders. Ce qui est là une assise très précaire.