Lors de la conférence de presse donnée à l'issue des pourparlers russo-américains George W.Bush s'est contenté de dire que les deux pays étaient d'accord que l'Iran ne devait pas posséder l'arme nucléaire.
De son côté, le ministre russe de la Défense, Sergueï Ivanov, a déclaré aux journalistes qu'"aucun grief (émanant des Etats-Unis) n'était formulé à l'égard de la Russie en ce qui concerne le régime de non-prolifération dans le monde en général et en Iran en particulier". Quant au chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, il a ajouté que "le président Bush avait remercié le président Poutine pour le rôle leader joué par la Russie dans l'application du régime de non-prolifération des armes nucléaires". Il a indiqué que le président américain "juge parfaitement juste notre approche: développer l'électronucléaire en respectant tous les engagements pris vis-à-vis de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), y compris en ce qui concerne la coopération russo-iranienne".
Ces propos sont étonnants, surtout au vu des déclarations faites la veille du sommet par George W.Bush. Dans une interview accordée à la chaîne de télévision française TV3 il avait invité les alliés européens des Etats-Unis à adopter une position commune à l'égard du programme nucléaire de l'Iran et à aider d'autres pays, comme la Russie, à prendre conscience de l'importance de ce problème.
Que s'est-il donc passé?
Le problème, c'est qu'étant donné que le thème de l'Iran revient sur le tapis lors de toutes les rencontres russo-américaines, chacune des parties connaît par choeur les arguments exposés par l'autre. La critique est bonne à dire, mais uniquement quand elle est payante. En outre, Washington sait pertinemment qu'en raison de la proximité des frontières iraniennes Moscou est bien plus intéressé que les Etats-Unis et l'Europe à ce que Téhéran n'accède par à l'armement nucléaire. Aussi les diplomates russes ont-ils appliqué beaucoup d'efforts pour convaincre Téhéran de signer le Protocole additionnel au Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNPAN). D'autre part, Moscou a toujours fait cas de la coopération étroite des Iraniens avec l'AIEA. C'est la raison pour laquelle les remerciements de George W.Bush pour le rôle leader de la Russie dans l'observation du régime de non-prolifération des armes nucléaires ne sont pas des paroles creuses. En outre, Washington est bien conscient aussi que les programmes nucléaires civils russo-iraniens sont strictement contrôlés par la communauté internationale. Et que si l'Iran renonce à cette coopération, il pourrait chercher d'autres filières, illégales celles-là, de développement de l'électronucléaire. Ce n'est pas sans raison qu'à Bratislava le porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Alexandre Yakovenko, a rappelé l'existence de deux mécanismes permettant de contrôler le respect par l'Iran des accords et des ententes appropriés: le Conseil des gouverneurs de l'AIEA et les contacts russes avec les Etats-Unis.
Faisons remarquer que présentement la coopération russo-iranienne dans le domaine de l'électronucléaire se limitait à la construction du réacteur N°1 de la centrale de Bushehr, d'une puissance de 1.000 mégawatts. Selon le directeur général de l'AIEA, Mohammed el Baradei, la centrale de Bushehr ne suscite aucune préoccupation au sein de la communauté internationale du moment qu'il s'agit d'une unité de production de courant nucléaire et qu'il existe un accord sur le retour en Russie du combustible brûlé en Iran. Ce document devrait être signé ces jours-ci à Téhéran.
Il ne faut pas non plus oublier que l'électronucléaire n'est qu'une petite constituante de la coopération commerciale, économique et politique russo-iranienne.
Selon Vladimir Poutine, le travail réalisé conjointement par la Russie et l'Iran dans plusieurs régions - Caucase, Afghanistan, Asie centrale - donne des résultats positifs et contribue au maintien de la stabilité dans le monde. D'autre part, l'Iran est un important partenaire commercial de la Russie au Moyen-Orient. De 1995 à 2001, les échanges entre les deux pays ont presque triplé pour atteindre 933,5 millions de dollars. Le transit des frets entre l'Europe et les pays du golfe Persique et de l'océan Indien se fait par le couloir de transport Nord-Sud passant par le territoire iranien. Il y a aussi des projets gaziers conjoints ainsi que des projets de ventes de courant russe et iranien dans des pays tiers. Par conséquent, ceux qui cherchent à contraindre Moscou à renoncer à la coopération avec l'Iran dans le domaine de l'électronucléaire veulent saper sa réputation de partenaire commercial, économique et politique sûr. L'abandon de la construction de la centrale nucléaire de Bushehr pourrait déboucher sur l'annulation d'autres accords et, à plus forte raison, interdire la conclusion d'autres marchés. Par ailleurs, Moscou perdrait un allié en la personne de l'Iran. Ce qui ne manquerait pas d'avoir des retombées négatives sur les relations de la Russie avec le monde islamique, dont le monde arabe.
Il ne fait pas de doute non plus qu'en cas de départ des compagnies russes d'Iran le vide serait immédiatement comblé, y compris le vide du chantier de Bushehr. Et personne ne s'étonnerait de voir les Européens et les Américains succéder aux Russes.
Toutefois, les appréhensions actuelles de Moscou ont pour origine non pas la perte éventuelle de contrats commerciaux en Iran, mais la déstabilisation de ce pays. La Russie espère que les griefs formulés par les Etats-Unis à l'égard de l'Iran ne déboucheront pas sur un conflit comparable à l'irakien. Et que le chaos ne se rapprochera pas de ses frontières. En tout cas, elle s'emploie à ce que cela ne se produise pas.