Jeudi dernier, la réunion régulière du cabinet russe a dégénéré en confrontation entre le premier ministre, Mikhaïl Fradkov, qui représente l'aile conservatrice du gouvernement et le ministre du développement économique et du commerce, Guerman Gref, qui, avec son collègue des finances Alexeï Koudrine, symbolise l'attachement du régime poutinien aux valeurs du libéralisme économique. Les deux camps ont échangé quelques invectives, et c'est Mikhaïl Fradkov et sa vision de l'économie russe qui semblent avoir triomphé.
Les membres du cabinet ont examiné les résultats économiques de l'an dernier, une série d'initiatives législatives, notamment la réduction des tarifs fiscaux sur les automobiles importées et la réduction de 18% à 13% de la taxe à la valeur ajoutée, ainsi que le plan triennal de développement économique dont l'élaboration avait été confiée à Guerman Gref. Au cours de la réunion, le premier ministre Mikhaïl Fradkov a violemment critiqué presque toutes les initiatives du ministre libéral.
Pour sa part, Guerman Gref s'est prononcé contre l'initiative de M. Fradkov de réduire la TVA sous prétexte qu'une telle démarche renforce le poids de l'inflation sur l'économie et prive le budget fédéral de 11 milliards de dollars.
Mikhaïl Fradkov représente la partie du cabinet russe qui cherche à doubler le PIB à tout prix, objectif fixé l'an dernier par le président Poutine, même s'il ne pourrait être atteint que sur le papier. Alors que M. Gref a plus d'une fois mis en doute qu'un exploit économique pareil soit possible vu l'actuel niveau des réformes économiques.
En présentant aux collègues les résultats économiques de l'an dernier, Guerman Gref a dit que l'état de l'économie russe s'est fortement détérioré. Cela s'explique, en premier lieu, par une plus faible compétitivité. Celle-ci a baissé de 20% en 2004 en chutant même au-dessous du niveau de 1997. La croissance du PIB s'est ralentie par rapport à 2003, en dépit même des prix mondiaux records des produits énergétiques. Un autre problème urgent est, selon M. Gref, la croissance du poids de l'inflation qui pèse sur l'économie. "Il ne peut pas être question de faire doubler le PIB", a résumé le ministre.
Après avoir dressé le bilan de l'année écoulée, Guerman Gref est passé à la présentation de son programme appelé à mettre en pratique les plans ambitieux du président Poutine. Selon lui, il importe avant tout d'endiguer l'inflation et la hausse des tarifs dans les régions, de consolider le rouble, de libéraliser la politique des migrations, de prendre un ensemble de mesures antitrust et d'adopter dans les plus brefs délais la nouvelle loi sur l'exploitation du sous-sol. Le ministre s'est également prononcé pour l'adoption rapide d'un régime fiscal particulier pour l'importation de voitures et de pièces automobiles, affirmant que la baisse des taxes à l'importation permettrait de satisfaire rapidement et sans difficulté la demande croissante.
Après la présentation du programme triennal, Mikhaïl Fradkov a déclaré que "ce rapport ne répond pas aux exigences que nous avons formulées. Il faut parler non seulement des résultats, mais aussi du contenu des objectifs".
Le programme a ainsi été renvoyé pour mise au point. En défendant son programme, le ministre a déclaré que ce n'était pas sa faute à lui si le texte ne comportait pas de solutions spécifiques. "Je suis prêt à présenter les programmes des réformes, mais cela revient à chacun des membres du cabinet", a indiqué le ministre. Sans les stratégies ministérielles, il serait impossible de dresser en détail le programme à moyen terme.
Après cette déclaration, le premier ministre a déversé sa colère sur les autres membres du cabinet en haussant le ton: "Il faut travailler plus vite, dix fois plus vite, avec vingt fois plus de qualité!" Il a également appelé les ministres à tout structurer et calculer pour "connaître précisément les moyens disponibles pour réaliser telle ou telle réforme".
Mikhaïl Fradkov a terminé son discours émotionnel en déclarant que la politique économique réalisée jusqu'ici par le gouvernement serait révisée. Coup de tonnerre inhabituel pour les sessions routières du cabinet.
Dès la nomination, Mikhaïl Fradkov a été considéré, par la plupart des analystes, comme un premier ministre "technique" qui occuperait son poste jusqu'à la fin des réformes impopulaires. Beaucoup auguraient que le poste de premier ministre pouvaient être confié au libéral Guerman Gref. Mais les derniers événements montrent que le président Poutine n'a pas fait son choix en faveur des réformes libérales préconisées par Gref et Koudrine, mais en faveur d'un Fradkov tranquille et sans prétentions qui feraient de son mieux pour exécuter les instructions du chef. Si cette réunion reste décisive pour l'avenir, tout porte à croire que des temps sombres attendent l'économie russe.