MOSCOU, 25 février. (Par Vladimir Simonov, commentateur politique de RIA Novosti). L'état d'esprit au Congrès, dans les médias américains et aussi dans la société russe avait atteint un degré de confrontation tel que lorsque les présidents russe et américain avaient pris le chemin de Bratislava il s'en serait fallu d'un rien pour qu'ils suivent l'exemple de l'ancien premier ministre russe, Evguéni Primakov, et donnent l'ordre au commandant de bord de leur jet de rebrousser chemin.
Mais non. Vladimir Poutine et George W.Bush ont montré qu'ils avaient le sens de l'Etat et placé le caractère stratégique des relations russo-américaines au-dessus des contradictions, des incompréhensions et des griefs réciproques. Si bien que, contrairement à ce qu'annonçaient les oracles pessimistes des deux côtés, le sommet de Bratislava n'a pas débouché sur une nouvelle spirale de guerre froide mais sur un solide paquet d'ententes et, chose essentielle, sur la compréhension évidente des deux dirigeants quant au sort de la démocratie en Russie.
La rencontre de George W.Bush avec Vladimir Poutine à Bratislava était la première depuis la réélection du président américain pour un second mandat.
L'expérience montre que c'est la période que l'administration américaine choisit pour secouer énergiquement ce qu'elle appelle le "dossier russe". C'est ce qui s'était produit après la présidentielle de 2000. "A l'époque la nouvelle équipe de la Maison-Blanche avait dissout la commission Gore-Tchernomyrdine (pour la coopération économique) et une année avait été perdue dans le développement des rapports russo-américains", a rappelé à RIA Novosti une source haut placée au Kremlin.
Cette fois aussi les sentiments anti-russes se sont exacerbés. Partant de la logique "plus cela va mal pour la Russie et plus c'est mieux pour les Etats-Unis", les "réalistes durs" au sein de l'élite politique américaine avaient exercé de fortes pressions sur George W.Bush pour qu'il confère à la discussion de Bratislava le caractère d'un interrogatoire de Vladimir Poutine quant aux "manquements à la démocratie en Russie". Ce terme comporte tout ce qui ne cadre pas avec les stéréotypes démocratiques auxquels l'Occident est habitué.
Il s'agit, entre autres, du renforcement de la verticale du pouvoir d'Etat en Russie, rendu nécessaire après la série d'attentats sanglants que l'on sait, dont celui de Beslan, de la paralysie totale de l'opposition russe, incapable ni de se regrouper, ni de rallier une partie tant soit peu importante de l'électorat, et, enfin, de l'affaire IOUKOS, provoquée par des tentatives de fraude fiscale perpétrées par un oligarque et aussi par la volonté de celui-ci de subordonner la direction supérieure du pays à son empire pétrolier.
A propos, c'est pendant la tenue du sommet de Bratislava que le tribunal des faillites de Houston (Taxas) a débouté IOUKOS de sa demande de mise en faillite. La juge Leaticia Clark a décidé que la compagnie pétrolière ne disposait pas de biens suffisants aux Etats-Unis et que par conséquent elle rejoignait la position de Moscou qui ne reconnaît la juridiction du tribunal américain dans cette affaire.
C'est un fait, dans sa forme actuelle la démocratie russe ne ressemble pas au modèle américain et il est probable qu'elle ne lui ressemblera jamais. D'ailleurs, c'est bien George W.Bush qui dans son discours d'investiture a admis que les institutions démocratiques voyant le jour dans d'autres pays pouvait se distinguer des prototypes américains, ce qui reflétait la diversité des cultures mondiales.
Or, les critiques attitrés de Vladimir Poutine au Congrès et dans les médias américains s'emploient à imposer à la Russie le "règlement unique", le standard de la démocratie telle qu'elle est pratiquée aux Etats-Unis. Au demeurant, s'il s'agissait d'une critique constructive, sincère, Moscou ne la verrait pas d'un mauvaisoeil. Cependant, la plupart des attaques auxquelles les dirigeants russes sont soumis ces derniers mois n'ont pas d'autre objectif que de marquer des points politiques et d'isoler la Russie.
Pourquoi cette vague de diabolisation de la Russie?
Dans l'avion qui le conduisait à Bratislava Vladimir Poutine avait de bonnes raisons de penser que celle-ci avait été suscitée par les mesures qu'il avait prises en vue de consolider l'économie et la sécurité du pays, de promouvoir les intérêts nationaux de la Russie dans l'espace post-soviétique. C'est-à-dire des actions qui aux yeux des russophobes américains sont inadmissibles parce que synonymes de renaissance de la Russie en qualité de puissance prestigieuse, à même de défendre ses intérêts nationaux fondamentaux.
Vladimir Poutine lui aussi avait été soumis aux pressions de ses "faucons".
Ils ne manquent pas dans les milieux experts et politiques russes ni même au sein de la population du pays. Des dizaines de millions de Russes n'ont pas oublié l'agression, cynique à leurs yeux, lancée par Etats-Unis en Irak sous un prétexte fallacieux et en dépit des protestations de la communauté mondiale. Ils sont aussi des dizaines de millions à s'indigner à l'idée que ce même scénario pourrait se reproduire en Iran, une idée évoquée deux fois cette semaine par le président américain. Aussi lorsque Vladimir Poutine avait déclaré à Bratislava que la page irakienne "devait être tournée" et qu'après les élections qui venait d'avoir lieu dans ce pays il "fallait regarder l'avenir", il savait pertinemment que ses compatriotes ne sont pas tous de cet avis.
La palette des sentiments hostiles réciproques manifestés aux Etats-Unis et en Russie semblait promettre les deux leaders à un véritable combat de boxe où tous les échanges de coups sont permis: accusation contre accusation, grief contre grief. Le grand mérite de Vladimir Poutine et de George W.Bush est d'avoir réussi à se hisser au-dessus de cette vague de sentiments belliqueux et mesquins, à séparer les intérêts fondamentaux des deux pays - lutte contre le terrorisme, non-prolifération des arsenaux nucléaires, coopération énergétique - des problèmes éphémères dus à l'incompréhension, à la concurrence naturelle et tous simplement aux différences des deux cultures démocratiques.
Tout ceci a fait que le sommet a été particulièrement fructueux.
Son caractère studieux a été imprimé par l'accord sur le renforcement du contrôle des ventes de lance-missiles portables sol-air (LMPSA). Le document avait été signé par la secrétaire d'Etat américaine, Condoleezza Rice, et le ministre russe de la défense, Sergueï Ivanov, avant même que les présidents ne s'installent à la table des négociations. Deux seuls pays au monde - la Russie et les Etats-Unis - produisent ces armes sophistiquées et convoitées par les terroristes. Le nouvel accord initié par la Russie oblige Moscou et Washington à se tenir réciproquement au courant de leurs ventes de LMPSA à des pays tiers.
A cette entente sont venues s'ajouter trois autres déclarations conjointes: sur la coopération dans le domaine de l'énergie, sur l'adhésion de la Russie à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), dans laquelle les présidents confirment leur intention d'achever ce processus dès cette année, et sur la coopération en matière de sécurité nucléaire. Pour prévenir le terrorisme nucléaire un groupe mixte d'experts a été institué. Il est dirigé par les ministres de l'Energie atomique de la Russie et des Etats-Unis. Le groupe soumettra son premier rapport aux présidents Poutine et Bush d'ici au 1-er juillet 2005. D'autres comptes-rendus seront par la suite présentés régulièrement.
Ce qui est frappant, c'est que dans la partie visible du sommet de Bratislava il n'y a eu aucune friction à propos du "recul de la démocratie en Russie". Les présidents ont bien entendu abordé ce thème, mais tout semble indiquer que Vladimir Poutine a réussi à convaincre son interlocuteur de son attachement aux principes démocratiques. En tout cas, lors de la conférence de presse donnée à l'issue du sommet George W.Bush n'a pas tari d'éloges envers "mon ami Vladimir" pour le développement de la démocratie en Russie. De son côté, Vladimir Poutine a déclaré aux journalistes qu'il y a "14 ans la Russie avait de son plein gré opté pour la démocratie". Selon sa conviction intime, cette institution "doit se développer conformément à notre histoire et à nos traditions", l'implantation de la démocratie "ne doit pas s'accompagner du délabrement de l'Etat et de l'appauvrissement du peuple".
Les prophéties des sceptiques qui vouaient le sommet à toutes les malédictions ne se sont pas matérialisées. Georges W.Bush non seulement a invité les critiques à prêter l'oreille aux raisonnements de Vladimir Poutine concernant le sort de la démocratie russe, mais il les a aussi fait siens. La rencontre de Bratislava entrera dans l'histoire comme un exemple de correction et de compréhension dans les rapports entre chefs de deux puissances.
Ce succès confirme que le partenariat stratégique de la Russie et des Etats-Unis se développera en dépit de toutes les épreuves: celles d'aujourd'hui et celles de demain.