L'hiver et le printemps de 1945 figurent dans l'histoire de la Grande Guerre patriotique de 1941-1945 comme une période d'opérations victorieuses lancées par l'Armée soviétique en vue d'affranchir les peuples d'Europe de l'asservissement fasciste.
En janvier-février 1945, il y a eu l'opération offensive Vistule-Oder du 2-e Front (Groupe d'armées) de Biélorussie, qui devait se solder par la libération de Varsovie et de la Pologne tout entière. L'opération stratégique de Budapest du 3e Front d'Ukraine s'est achevée le 13 février, jour où les troupes hitlériennes furent chassées de la capitale hongroise. A cette date la Roumanie, la Bulgarie et la Yougoslavie avaient déjà été libérées, les troupes soviétiques se trouvaient aux approches de Vienne...
Le commentateur militaire de RIA Novosti, Viktor Litovkine, s'est entretenu avec le général d'armée Filipp Bobkov au sujet du rôle joué par l'Armée soviétique dans la libération des peuples d'Europe du joug fasciste.
V.L.: Je voudrais entamer notre entretien en évoquant un fait qui m'a laissé pantois. Certains chefs des délégations gouvernementales et journalistes occidentaux présents aux cérémonies du 60e anniversaire de la libération du camp de concentration nazi d'Auschwitz ont été étonnés en apprenant que cette libération avait été l'oeuvre de soldats et d'officiers soviétiques. Comment expliquer cette découverte? Comment est-il possible que des gens cultivés ne sachent pas qui a libéré l'Europe orientale?
F.B.: Il n'y a rien d'étonnant ici. Le rôle joué par l'Armée soviétique dans la libération de l'Europe du fascisme a continuellement été amoindri par tous les moyens, aussi bien pendant la Seconde Guerre mondiale que dans les années qui ont suivi le conflit. Cela se reflétait dans les ajournements de l'ouverture du second front, dans la couverture inconséquente et parfois superficielle des événements se déroulant sur le front oriental, soviétique. Nos alliés, plus particulièrement la Grande-Bretagne et personnellement Winston Churchill, s'employaient à démontrer que le rôle essentiel dans la victoire sur l'Allemagne hitlérienne avait été joué par eux, par la Grande-Bretagne en premier lieu.
Voici ce que le président américain, Franklin Roosevelt, avait écrit au premier ministre britannique dès le mois d'avril quarante-deux: "votre peuple et le mien exigent l'ouverture du second front pour alléger le fardeau supporté par les Russes. Nos peuples ne peuvent pas voir que les Russes tuent davantage d'Allemands et détruisent davantage de matériels ennemis que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne pris ensemble".
Roosevelt était disposé à ouvrir le second front, seulement Churchill n'était pas de cet avis. Il a ouvert un "second front", mais tantôt en Grèce, tantôt en Italie, tantôt ailleurs, mais surtout pas contre le gros des forces hitlériennes, dans le but unique d'user jusqu'au bout les forces de l'Union soviétique et de l'Armée soviétique. Le second front réel n'a été ouvert qu'après la Conférence de Téhéran, en 1944, avec le débarquement anglo-américain en Normandie. Et encore, comme je le pense, parce que les alliés avaient compris que nous pouvions libérer l'Europe sans eux.
- Si je vous ai bien compris, vous voulez dire que le rôle de libérateurs de l'Europe nous est revenu contraint malgré nous?
- En quelque sorte, oui. Nous avions montré à la face du monde que nous pouvions libérer la moitié de l'Europe même sans les alliés. C'est alors qu'ils se sont ressaisis, qu'ils ont entrepris des actions vives sur le continent européen pour ne pas être Gros-Jean comme devant et démontrer que c'étaient eux les libérateurs de l'Europe. On l'a vu notamment lors de la signature de la capitulation de l'Allemagne nazie. Les alliés avaient décidé de recevoir la capitulation en notre présence, certes, mais à un niveau très bas. Il avait fallu une intervention de Staline pour qu'ensuite la cérémonie ait lieu à Berlin. Au demeurant, aucun des commandants en chef alliés ne s'y était rendu. Seules des personnalités secondaires avaient fait le déplacement...
C'est comme cela aussi que s'était manifestée la volonté d'amenuiser le rôle de l'Armée soviétique dans la victoire sur le fascisme. Aujourd'hui encore, quand on parle de la libération d'Auschwitz on oublie de l'attribuer aux militaires soviétiques. Il est aussi un détail ayant trait à ce monstrueux camp de la mort sur lequel je voudrais attirer l'attention. Souvenez-vous comment les alliés bombardaient le territoire du Reich hitlérien. Ils ont rayé de la surface de la Terre la ville de Dresde. Par contre, ils n'ont jamais largué de bombes sur la voie ferrée conduisant à Auschwitz. Pourquoi? C'était pourtant ce chemin de fer qui était utilisé pour conduire les gens à la mort. Les alliés n'ont rien entrepris pour mettre fin à cette extermination alors qu'ils savaient pertinemment ce qui se passait à Auschwitz. Et pas seulement là.
Toujours à propos d'Auschwitz. Nulle part ailleurs que là-bas on ne rappelle autant les monstruosités commises par les fascistes. On y a conservé des béquilles, des vêtements d'enfants, des chaussures, divers objets confisqués aux détenus. Les visiteurs peuvent se faire une idée de la tragédie qui s'y est jouée. Mais à Buchenwald, par exemple, un lieu sur lequel je me suis rendu, la seule preuve matérielle attestant les crimes nazis est une lampe de chevet avec un abat-jour confectionné avec de la peau humaine. Le reste, ce sont des tableaux, des photographies, etc.
A Auschwitz, les Polonais entretiennent le camp comme il sied, de manière très édifiante. Ils savent quel péril le fascisme avait fait peser sur eux.
- La Pologne est le deuxième pays d'Europe, après l'Union soviétique, à avoir le plus souffert de l'occupation fasciste. Près de six millions de Polonais ont été tués, six millions de Juifs ont été exterminés...
- Effectivement. Hitler avait dit sans fard: lorsque nous aurons exterminé les Juifs, nous devrons faire subir le même sort aux Ukrainiens, aux Lemks, aux Goraks, sans déjà parler des Polonais. Les nazis ne dissimulaient pas que les Polonais étaient voués à l'extermination. C'est inscrit noir sur blanc dans "Mein Kampf" ainsi que dans les discours prononcés par les dirigeants du Reich avant la guerre. Cependant, ce fait est curieusement passé sous silence.
Rappelez-vous comment le Soixantième anniversaire du débarquement allié en Normandie a été célébré. Si notre président n'avait pas assisté aux cérémonies, il n'est pas exclu que personne n'aurait dit un mot sur le rôle de la Russie dans la Seconde Guerre mondiale. A propos, le cinquantième anniversaire de cette opération a été commémoré, mais on ne nous y avait pas invités. Pourtant, sur le front occidental c'est dans les Ardennes que les troupes alliées s'étaient heurtées aux plus grandes difficultés. Les nazis y avaient presque anéanti leurs troupes. La situation était si désespérée que Winston Churchill avait demandé à Staline d'entreprendre quelque chose à l'est pour détourner quelque peu les troupes allemandes des armées alliées, arrêter l'arrivée de forces fraîches...
Staline et le Quartier général avaient alors décidé d'avancer de deux semaines le début de l'offensive de la Vistule sur le front oriental. A Moscou Staline avait dit ceci au chef de la délégation militaire britannique qui se trouvait dans la capitale soviétique, le maréchal de l'air Tedder: même si nous voyons que notre offensive ne progresse pas aussi rapidement que nous le voudrions, nous la poursuivrons quand même. Uniquement pour ne pas permettre aux hitlériens de retirer du front oriental des troupes pour les transférer sur le front occidental et accentuer leur pression dans les Ardennes.
Effectivement, aucune unité allemande ne fut déplacée d'est en ouest. Au contraire, la 6-e division blindée SS fut prélevée sur le front occidental et transférée sur le front soviéto-allemand, suivie peu après de 16 divisions d'infanterie. Et pendant que nous combattions ces forces supplémentaires, les alliés envisageaient la marche à suivre ultérieurement. Si les Anglais avaient hâte de se ruer à l'offensive au Nord, Eisenhower, lui, était enclin à livrer bataille dans le sud de l'Europe. Tout en négociant avec les Allemands, cherchant à les convaincre de déposer les armes. Et alors les troupes hitlériennes avaient commencé à se rendre massivement aux alliés.
A l'époque c'était la guerre. De nos jours, le principe idéologique est resté le même: passer sous silence le rôle joué par l'Armée soviétique dans la victoire remportée sur le fascisme. Vous vous souvenez du film que Roman Karmen avait tourné chez nous la veille du Cinquantième anniversaire de la Victoire et qui était destiné au public occidental. Il avait justement pour titre "La Guerre inconnue". Ce film a appris à la plupart des Américains qu'une guerre avait jadis eu lieu en Europe orientale et que l'Union soviétique y avait tenu un rôle de premier plan.
La même chose pour Auschwitz. Vu le temps qui s'est écoulé depuis, je confonds peut-être certaines données, mais lorsque je me suis rendu pour la première fois à Auschwitz, le guide avait relaté de manière assez précise ce qui s'était produit ici. Il avait dit qu'un million deux cent mille personnes avaient trouvé la mort dans ce camp. J'ai ce chiffre encore en mémoire parce que précédemment j'avais été en Albanie, un pays dont la population n'était que d'un million d'habitants. J'avais été frappé en apprenant que le nombre de personnes exterminées à Auschwitz était supérieur à la population albanaise. Les Juifs représentaient la moitié de ce chiffre, avait indiqué le guide. Les autres victimes appartenaient à 27 peuples et ethnies.
Si je dis ceci ce n'est pas du tout pour mettre du baume sur la douleur causée par l'Holocauste. Non, cette tragédie ne doit jamais être oubliée. Les hitlériens ont exterminé près de six millions de Juifs. C'est un chiffre considérable à l'aune d'une nation. Cependant, il ne faudrait pas non plus oublier que les Juifs n'étaient pas les seuls à être voués à l'extermination. Il y avait aussi la population slave, les tsiganes et d'autres peuples, parmi lesquels les Français, les Serbes, les Croates... Ensuite, en compulsant des archives j'ai découvert que non pas un million deux cent mille personnes avaient trouvé la mort à Auschwitz, mais quatre millions. Le 27 janvier 1945, lorsque nos troupes sont entrées dans le camp, ils y ont trouvé 2.819 personnes encore en vie. Il y avait parmi elles 96 ressortissants soviétiques.
En 1999, dans la revue "Novaïa i noveïchaïa istoria" j'ai lu un article du docteur allemand Wolfram Wert, dans lequel il écrit que "la guerre du Troisième Reich contre l'Union soviétique avait pour objectif premier l'occupation d'un territoire allant jusqu'à l'Oural, la mise en valeur des ressources naturelles de l'URSS et la soumission de la Russie à la domination allemande. Non seulement les Juifs, mais encore les Slaves qui peuplaient les territoires soviétiques envahis par l'Allemagne en 1941-1944 étaient directement menacés d'une extermination physique planifiée. L'"autre holocauste", celui visant la population slave de l'URSS, qui avec les Juifs avait été proclamée "race inférieure" et devait par conséquent elle aussi être exterminée, n'est étudié par les chercheurs de RFA que depuis peu".
Ceci est écrit par un scientifique allemand. C'est la raison pour laquelle lorsque nous évoquons Auschwitz nous ne devons pas oublier qu'il s'agit d'un seul des camps de la mort où des gens de nombreuses nationalités ont été exterminés. Par conséquent, notre Victoire réside non seulement dans la libération de l'Europe, mais encore dans la préservation de ses peuples de la liquidation physique, de la disparition totale. Et ceux qui aujourd'hui demandent pourquoi nous avions combattu et disent que si nous nous étions rendus aux Allemands notre existence serait prospère comme celle que l'Allemagne connaît de nos jours, ceux-là ne seraient pas de ce monde maintenant si les fascistes avaient triomphé. Des générations entières auraient été vouées à la disparition totale.
En entendant de telles réflexions, je me suis souvenu du Smerdiakov des Frères Karamazov qui disait: si Napoléon nous avait vaincus, une nation intelligente en aurait dompté une très stupide et l'aurait annexée. L'ordre qui y aurait régné aurait été très différent". Telle est la teneur approximativement "smerdiakovienne" des propos qui sortent actuellement de la bouche de jeunes gens pas très éclairés et intelligents.
- Existe-t-il quelque part des chiffres exacts concernant le nombre de personnes que nous avons libérées des camps, que nous avons sauvées?
- Oui, bien sûr. Ils sont accessibles dans les ouvrages de référence ayant trait à la guerre. Mais même sans les consulter il suffit de se rappeler que nous avons libéré la Roumanie, la Bulgarie, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, l'Autriche, la plus grande partie de la Yougoslavie, une petite partie de la Grèce, la Pologne, l'Allemagne, une parcelle du Danemark, l'île Borholm, les territoires septentrionaux de la Norvège et le sol finlandais, ses villes et villages n'ayant jamais été bombardés par l'aviation et l'artillerie.
N'oublions pas qu'en accomplissant sa mission libératrice sacrée l'Armée soviétique a perdu environ 69.000 hommes en Roumanie, 600.000 en Pologne, 8.000 en Yougoslavie, 140.000 en Tchécoslovaquie, plus de 140.000 en Hongrie, quelque 26.000 en Autriche, 102.000 en Allemagne... Gloire éternelle à nos héros.
Je voudrais aussi rappeler les autres camps de concentration que nous avons libérés et le nombre de personnes que les barbares nazis y ont exterminées. Cela non plus ne doit jamais être oublié. Car les nazis avaient aménagé vingt camps principaux avec un millier de "filiales". C'étaient de véritables "usines de mort". On en dénombrait 180 en Ukraine et 260 en Biélorussie. C'est là qu'ont été martyrisés onze millions de Soviétiques, parmi lesquels "seulement" quatre millions de militaires.
Voici les plus importants de ces camps: Trostianetsk, près de Minsk (200.000 morts), Ianovsk, dans les faubourgs de Lvov (200.000 morts), Salaspils, non loin de Riga, qualifié de "camp de redressement par le travail" par la présidente lettone et dans lequel 100.000 personnes ont trouvé la mort, probablement réfractaires à la "rééducation". 160.000 personnes ont été exterminées au camp de Daugavpils. Le camp de Paneriai, près de Vilnius (100.000 morts), le Fort N° 9 à Kaunas (80.000 morts). Le camp de Narva, en Estonie (30.000 morts).
Il y avait aussi des camps en Autriche et en Allemagne: Dachau, Sachsenhausen, Buchendwald, Mauthausen, Ravensbruck, Treblinka, Maidanek... 18 millions de personnes y sont passées. Onze millions y ont perdu la vie, sans compter les gens massacrés en territoire soviétique.
L'extermination des "peuples inférieurs" constituait l'assise des plans nazis et ceux-ci étaient réalisés avec la minutie allemande que vous connaissez. Dès 1924, dans "Mein Kampf", Hitler avait écrit: "Nous voyons le règlement de nos problèmes dans la conquête de nouveaux territoires qui pourraient être peuplés par des Allemands. Et quand nous parlons de conquête territoriale en Europe, nous avons en vue la Russie et les Etats qui lui sont assujettis".
Au demeurant, cela n'avait pas été imaginé par Hitler en personne. Cette idée figurait déjà dans un document datant de 1914 et récemment entré dans le domaine public. Il s'agit d'un mémorandum de l'Allemagne du Kaiser. Il y était question de l'intention de conclure une paix séparée avec la Belgique et la France, d'assurer l'arrière et d'envoyer des troupes allemandes conquérir la Russie. Tel était le dessein majeur de ce document. Plus loin on y lit: "Cette guerre nous coûtera peut-être un million d'hommes. Mais qu'est-ce que cela représente au regard de vingt millions d'exilés, parmi lesquels une racaille nombreuse composée de Juifs, de Polonais, de Mazurs, de Lituaniens, d'Estoniens et d'autres. Nous avons la force de faire cela. Lors de la poursuite de l'expansion la Russie devra se résigner à la perte de territoires. Si de cette façon le surplus d'énergie de trois générations d'Allemands est utilisé pour la colonisation de l'est, alors la paix avec l'Angleterre sur la base du statu quo deviendra possible. Mais si l'Angleterre continue de mener la guerre, si nous avons besoin de colonies quelconques, nous les conquerrons. En 2000 le litige se dénouera non pas entre l'Allemagne et l'Angleterre (rappelons que ces lignes ont été écrites en 1914 - F.B), mais probablement entre l'Europe, l'Asie et l'Amérique".
Bien sûr, les auteurs du document entendaient par Europe l'Allemagne et l'Angleterre, cette dernière ne représentant déjà plus rien. Or, comme vous le savez, maintenant la "vieille Europe" n'est pas en odeur de sainteté auprès des Américains et des contradictions entre l'Europe et l'Amérique persistent toujours.
A propos, voici une directive donnée par Himmler au cours d'une conférence de responsables SS. Il avait carrément dit ceci: l'une des tâches de la campagne à l'est sera d'anéantir 30 millions de Slaves. Dans un ordre du jour du commandant de la 4-e armée blindée Hepner en date du 2 mai 1941 il est indiqué que la prochaine guerre sera un prolongement de la lutte des Allemands contre les Slaves. L'extermination de peuples était donc un objectif des plus précis et formulé de manière très nette.
J'estime qu'en cette veille du Soixantenaire de la Victoire nous devons rappeler constamment toutes ces choses aux gens. C'est important non seulement pour les Russes, mais encore pour les Polonais, pour tous les peuples d'Europe. Nous devons nous rappeler que le fascisme était un péril pour l'humanité. Il faut que cela ne sorte jamais de la mémoire de nos descendants.
- Vous savez certainement que les souvenirs des forfaits des fascistes, de leur idéologiemisanthropique se volatilise, malheureusement. On en arrive à ce que des gens jouent aux nazis. On a vu récemment le prince héritier anglais Harry se présenter à une soirée revêtu de l'uniforme tropical nazi et portant un brassard frappé de la croix gammée. De jeunes nervis nazis s'affichent dans les rues d'Allemagne, de Pologne et même de Russie, un pays auquel le régime hitlérien a coûté 27 millions d'âmes... Que faut-il faire pour éradiquer cette infection? Où se trouve donc le problème?
- Ici il ne faut pas tout mélanger. Selon moi, le fascisme qui renaît doit être divisé en plusieurs catégories. Le fascisme en Allemagne est une tentative de revanche. J'ai l'impression - et je voudrais me tromper - que certains peuples qui se sont récemment solidement implantés en Allemagne seront prochainement confrontés à de sérieuses difficultés. En ce qui concerne les Etats occidentaux tels que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, il s'agit de vestiges des sentiments qui avaient existé là-bas pendant la guerre. Dans ces deux pays, ce sont des tentatives de sublimation des chicots qui n'avaient pas été extirpés dans les années d'après-guerre.
Chez nous, les gens qui s'engagent dans la voie de l'antisémitisme, qui manifestent des sentiments anticaucasiens sont les plus vulnérables aux slogans fascistes. Ici c'est avant tout un problème d'éducation. D'autre part, ces gens ne sont pas toujours conscients qu'on les incite à avoir ce comportement pour déstabiliser la situation dans le pays. Voilà où réside le problème.
Notre malheur, c'est que nous ne parvenons pas à bien faire la séparation entre la lutte contre les terroristes tchétchènes et l'attitude à l'égard du peuple thétchène. Certains de nos politiques et journaux ont pris les Tchétchènes en grippe: ils sont ceci, ils sont cela... Personne, mis à part peut-être des dirigeants du pays, ne se donne la peine d'expliquer que nous combattons non pas les Tchétchènes, mais une armée de mercenaires.
En réalité, les terroristes tchétchènes dont on parle partout sont loin d'être tous des Tchétchènes. Ces derniers, ils ne sont pas plus de 30 pour cent. Les autres, ce sont des Arabes, des Turcs et aussi des Slaves... C'est une armée de mercenaires. Et la terreur qu'ils sèment, c'est celle de bandits internationaux. Ils mènent des opérations armées sur le territoire de la Russie, un territoire ennemi par conséquent pour une armée de mercenaires.
Pour quelle raison je dis cela? Parce que lorsque nous débattons ce thème nous touchons inévitablement le problème de la scission entre les ethnies. Regardez ce qui s'est passé à Beslan. Une tragédie terrible. Cependant, regardez comment elle a été couverte dans notre presse. Dans un premier temps elle a claironné qu'au quarantième jour les Ossètes se vengeraient. De qui? Des Ingouches. Car les terroristes étaient arrivés d'Ingouchie. Mais posons donc cette question: à qui cela profite-t-il? Qui a intérêt à exacerber la situation déjà précaire au Caucase du Nord? Je pense que ce sont ceux qui entretiennent cette armée de mercenaires, ceux qui ont équipé et dirigé les terroristes vers l'école de Beslan.
Ces sentiments sont transférés plus loin. La lettre ignoble aussi amorale qu'absurde adressée par des députés à la Douma (chambre basse du parlement) au Parquet général et demandant à celui-ci d'interdire toutes les organisations religieuses juives est de la même eau. Je pense que ces gens ont cédé à une provocation évidente consistant à démontrer que la Russie elle aussi est gagnée par les sentiments fascistes.
Si vous avez remarqué, cette lettre a été adressée au moment de la commémoration du 60-e anniversaire de la libération d'Auschswitz, quand notre président se trouvait sur place et exprimait sa douleur pour ce qui s'était passé là-bas et dans notre pays. Maintenant, si quelque chose d'analogue se produit en Allemagne ou dans un autre pays, on pourra dire qu'ils prennent exemple sur les fascistes de Russie. La lettre en question n'avait peut-être pas d'autre objectif.
Je me suis entretenu récemment avec des journalistes. Ils m'ont demandé ce que je pensais de ce genre de lettres. J'ai répondu ceci: maintenant vous évoquez le premier attentat à l'explosif perpétré dans le métro de Moscou voici trente ans par des nationalistes arméniens. La chose était quasiment oubliée, mais vous l'avez rappelée. Vous ne comprenez pas qu'en agissant ainsi vous incitez involontairement des personnes "mentalement instables" à faire de même? Voilà pourquoi il faut faire preuve d'une prudence extrême dans la couverture des événements. Ce qui importe, c'est de ne pas nuire, de ne pas pousser à un nouveau malheur, de ne pas l'attirer.
Pour revenir aux projets fascistes d'extermination totale de peuples d'Europe et d'URSS, nous devons nous rappeler que la Russie est un pays multiethnique et c'est ce qui fait sa force. Sans une puissante alliance multiethnique, sans l'amitié sincère des peuples de notre Etat, sans la confiance réciproque, nous ne pourrions pas vivre. C'est cette amitié fraternelle qui avait décidé de notre Victoire pendant la guerre. A l'époque, il ne serait venu à l'idée de personne de parler de problèmes interethniques ni même d'en imaginer.
- Comment expliquer alors l'expulsion des Tatars de la Crimée, des Tchétchènes, des Ingouches et des Karatchais du Caucase du Nord, des Turcs meskhets de la Géorgie et des Allemands de la Volga?
- C'est différent. La guerre, c'est la guerre. Personne ne se souvient aujourd'hui que les Américains avaient interné les Japonais. Pendant la première Guerre mondiale, le tsar lui aussi avait fait de même avec les Allemands. C'était là une mesure de précaution prise par un Etat en guerre. En ce qui concerne les Tatars de Crimée, les peuples du Caucase et les Meskhets, je pense que cette mesure était totalement injustifiée. Seulement elle avait été suscitée par les émotions du Chef suprême des armées, par le comportement de certains représentants de ces peuples pendant l'occupation. Cependant, un peuple ne saurait être responsable de la conduite de ses éléments immoraux. Toute nation et ethnie a les siens.
- D'ailleurs, la police allemande avait aussi recruté des auxiliaires parmi les Russes, les Ukrainiens, les Biélorusses... Et l'armée Vlassov? Personne n'a accusé tout un peuple parce que des brebis galeuses s'étaient trouvées dans ses rangs.
- Incontestablement. Je n'exclus ni des décisions hâtives prises sous l'effet d'émotions, ni un dessein quelconque poursuivi par un dirigeant d'alors sous la bannière de la "lutte contre les traites". En effet, comment expliquer l'expulsion des Turcs meskhets? Ils n'avaient pas été occupés par les Allemands et n'avaient pas collaboré avec eux. Qui plus, tous les hommes de cette ethnie se trouvaient alors sur le front. Imaginez un peu ce qu'ils ont ressenti quand, une fois rentrés chez eux après avoir pris Berlin, ils ont été envoyés rejoindre leurs femmes, enfants et parents âgés exilés dans des steppes désertiques!
Maintenant parlons de l'armée Vlassov. Nous avons une idée déformée de ce qu'était l'armée du général Vlassov. Pendant un certain temps nous lui avons attribué des effectifs exagérés. Cependant, il y a quelque temps je me suis entretenu avec un officier qui pendant la guerre avait commandé une petite unité. Il a commencé par me raconter comment il avait combattu les "vlassoviens". Attends un peu, lui ai-je dit: en 1942 tu es rentré du front avec une jambe en moins. A cette époque les "vlassoviens" n'existaient pas.
Strictement parlant, l'armée Vlassov, c'était deux divisions en tout et pour tout. Qui plus est, elles n'avaient pas été engagées sur le front soviétique. La seule exception, c'est le régiment de "vlassoviens" lancé contre les partisans en Biélorussie sur la demande de Hitler. Et encore, une bonne partie de ses effectifs avait immédiatement rejoint les rangs des partisans. Après cette histoire les "vlassoviens" n'avaient plus été envoyés au combat. La première action vive à laquelle ils ont participé, c'était à Prague. Les "vlassoviens" avaient reçu pour mission de contenir nos unités en attendant l'arrivée des Américains qui, selon le dessein des hitlériens, devaient libérer la capitale de la Tchécoslovaquie.
Cependant, comme vous le savez les choses se sont déroulées autrement. Nous avons pris Prague, Vlassov a été arrêté et tout s'est terminé là. D'ailleurs, il n'y avait pas que des "vlassoviens" à servir sous l'uniforme allemand. Dans les troupes nazies il y avait des unités formées de traîtres bon teint et il m'est arrivé d'avoir affaire à elles dans nos arrières où elles s'infiltraient. Il y avait là des Allemands et des Russes portant l'uniforme soviétique. Cela s'était passé près de Spas-Demensk, dans le district de Kalouga.
D'autres soviétiques servaient dans l'armée hitlérienne. C'étaient principalement des gestionnaires auxquels on ne remettait pas d'armes. Par la suite on leur a collé l'étiquette de "vlassoviens". Je me souviens d'une conversation avec l'écrivain Anatoli Kalinine. Nous parlions de son roman "Ekho voïny" ("Echos de la guerre"), dans lequel tous les traîtres étaient désignés sous le terme de "vlassoviens". Pourquoi écrivez-vous de telles choses? Voilà comment sont nés les légendes et les mythes sur l'armée Vlassov.
A propos, lorsque l'on reproche aux membres de l'armée ukrainienne de Bandera d'avoir collaboré avec les fascistes, ils répliquent: attendez, vous, vous aviez toute une armée de "vlassoviens". Et nous, combien étions-nous? Au total, si ma mémoire est bonne, pas plus de 200.000 ressortissants soviétiques dont les corps turkestanais et kalmouk, l'armée SS formée de nationalistes ukrainiens, les divisions SS estonienne et lettone engagées contre les troupes soviétiques. Sur le front occidental il y avait un petit bataillon géorgien que les Allemands avaient constitué avec des prisonniers. C'est tout. Comparez avec les onze millions de soldats et d'officiers de l'armée soviétique et vous constaterez que le nombre de traîtres est insignifiant. Qui plus est, ces gens étaient loin d'être tous des adversaires du pouvoir soviétique, c'étaient davantage des victimes des terribles circonstances découlant de la guerre.
En évoquant cette dernière, n'ayons pas peur de dire la vérité, aussi amère soit-elle. Car sans cette vérité, quelles qu'aient été ses aspects, il n'y aurait pas eu non plus notre grande Victoire.