Les sociétés occidentales auront-elles accès aux appels d'offres pour l'exploitation du sous-sol russe? Certains observateurs estiment que les droits des compagnies étrangères sont lésés en Russie. Est-ce exact?
Primo, on ne peut guère parler de la discrimination des compagnies étrangères. Les grands gisements dits "stratégiques" auxquels ils ne pourront pas accéder représentent moins de 10% de tous les gisements. Ce sont, par exemple, le projet Sakhaline-3 (pétrole), Soukhoï Log (le plus grand gisement d'or mondial, en Sibérie), Oudokan (cuivre), etc. Pour les autres 90% des gisements, les modalités d'accès pour les étrangers demeurent les mêmes. Les participations étrangères ne feront l'objet d'aucune condition supplémentaire. L'important est que cette initiative ne touche pas les projets dans lesquels des compagnies étrangères ont déjà investi.
Secundo, même dans les appels d'offres fermés, les étrangers pourront librement côtoyer des compagnies russes au sein de consortiums en tant qu'actionnaires minoritaires. Condition sine qua non: le bloc de contrôle doit rester entre les mains d'une compagnie de droit russe. Bien sûr, les Russes seront favorisés. Mais, selon le ministre russe des ressources naturelles, Iouri Troutnev, peu importe que la compagnie soit privée ou publique; l'important est que la Russie maintienne le contrôle des gisements stratégiques.
Tertio, parmi les compagnies défavorisées figurent beaucoup de compagnies russes dont la propriété est enregistrée dans les zones offshore, notamment Sibneft. Selon le ministre, si ces compagnies créent en Russie des filiales et mettent au grand jour la structure de leur capital statutaire, elles bénéficieront des mêmes droits que n'importe quelle autre société russe et, par conséquent, auront accès au sous-sol. Il y a donc un espoir que les capitaux domicilés dans les zones offshore commenceront à regagner leur pays d'origine.
La Russie a-t-elle découvert l'Amérique? Évidemment, non. Sur le marché des matières premières, pratiquement tous les pays du monde imposent des restrictions aux compagnies minières étrangères: le Mexique, le Venezuela, les pays arabes et du Maghreb, l'Indonésie, la Norvège, et la liste est longue. Cependant, personne ne s'en prend aux Norvégiens, par exemple, qui n'offrent aux compagnies étrangères qu'une marge de 20% dans le secteur du pétrole. Ni Exxon, ni BP, ni Elf Aquitaine, ni Shell, ni aucun autre géant pétrolier ne le contestent.
À cet égard, quant aux reproches affirmant que les appels d'offres fermés s'inscrivent dans la politique du Kremlin dont l'objectif est de placer sous contrôle de l'État les secteurs stratégiques de l'économie, on peut les reconnaître, mais pas plus.
N'importe quel pays profiterait de ses avantages pour défendre ses intérêts nationaux. Hélas, ce principe a été mal appliqué au cours de ces presque quinze dernières années. N'est-ce pas la raison pour laquelle le pays n'arrive pas à renouer avec les résultats industriels soviétiques, et qu'un tiers de sa population vit dans la misère? Toujours est-il que la Russie est parmi les leaders par le rythme de l'apparition de millionnaires et de milliardaires.
Selon Iouri Troutnev, les intérêts russes en matière d'exploitation du sous-sol sont on ne peut plus simples. "Nous voulons que les Russes aient du travail, qu'ils aient des salaires élevés dont le niveau actuel est infiniment plus bas qu'en Europe, et que le budget perçoive les impôts", explique-t-il. Aujourd'hui, les intérêts nationaux sont handicapés par des compagnies étrangères qui, dans la plupart des cas, préfèrent exporter des matières brutes sans les traiter en Russie. Les entreprises russes crient misère, et des milliers de Russes sont mis au chômage.
On pourrait supposer qu'en décidant de fermer aux étrangers certains appels d'offres miniers, Moscou voudrait ventiler les investissements étrangers. À l'heure actuelle, l'argent n'afflue que dans l'énergie, pour ne pas dire dans le seul secteur des hydrocarbures. Or, tout changement de règles suscite des réactions très douloureuses parmi les investisseurs. Le prix du pétrole étant exorbitant, et la rentabilité fantastique, l'État crée de nouvelles conditions pour l'obtention des droits d'exploitation des ressources minières.
Il est difficile de le croire, mais jusqu'à 70% du pétrole reste aujourd'hui dans les puits après l'exploitation. Cela ne peut plus durer. La Russie rétablit donc un système de contrôle public de l'exploitation du sous-sol. Les compagnies peu consciencieuses se verront retirer leurs licences. Cela étant, le nombre des PME minières doit augmenter. Ainsi, en 2005, les autorités doivent délivrer cinq fois plus de licences que l'an dernier. Le nouveau texte de la Loi sur le sous-sol répondra à un grand nombre de questions, y compris relatives à l'attractivité des projets concernant les matières premières.
La Russie est donc confrontée à une tâche compliquée, celle de rendre l'exploitation de ses ressources naturelles, y compris du pétrole et du gaz, intéressante pour les compagnies étrangères, celle d'attirer les technologies dernier cri et les investissements et celle de contrôler leurs activités (chose largement répandue dans le monde) et de défendre les intérêts nationaux.