Un cercle vicieux: créer des systèmes de défense antimissile onéreux pour développer leurs antisystèmes

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MOSCOU. Par Andreï Kisliakov, commentateur politique de RIA-Novosti. Le général Henry Obering, chef de la Direction de défense antimissile au Secrétariat américain à la défense, n'obtiendra sûrement pas les félicitations de son président : le nouveau lancement d'un missile antimissile a été un échec avant même d'avoir été tiré. Sergueï Ivanov, ministre russe de la Défense, qui, en novembre dernier, rapportait au président le succès du test de l'équivalent russe de l'ABM, avait par contre mérité un éloge laconique du commandant en chef : "Parfait, mes félicitations ! "

D'ailleurs, l'an dernier, les missiles intercepteurs ont aussi posé problème aux Américains. Le 15 décembre, le premier lancement depuis ces deux dernières années dans le cadre d'essais en vol se termine par un échec. Le fiasco du 13 février inaugure mal la série de cinq lancements prévus pour cette année dans le cadre de l'ABM. Des pannes enregistrées au sol en seraient responsables.

Une question simple se pose alors : a-t-on vraiment besoin de cet "exercice" onéreux ? Et si oui, pourquoi ?

Certes, le triomphe de la pensée scientifique et technologique dans tout domaine des activités humaines confirme que la connaissance n'a pas de limites et qu'elle mérite donc des louanges. Quant au reste, le sens n'est pas tellement évident.

A plusieurs reprises, les Etats-Unis ont déclaré que le système baptisé d'abord ABM national puis AMB tout court avait pour mission de déjouer toute tentative de porter un coup nucléaire contre le territoire américain et les territoires des alliés des Etats-Unis. Des experts, tant aux Etats-Unis qu'en Europe et en Asie, estiment toutefois qu'il s'écoulera encore une quinzaine d'années tout au plus avant que quelqu'un puisse menacer réellement d'une frappe de missiles nucléaires les Etats-Unis. S'il ne s'agit bien sûr pas de la Grande-Bretagne, de la France ou de la Russie et de la Chine. Mais ces deux derniers pays ne sont pas considérés depuis longtemps par Washington, ne serait-ce qu'au niveau des déclarations, comme présentant une menace nucléaire.

Ou bien le risque existe toujours ? Mais s'il en est ainsi, il devient encore plus difficile de répondre à la question de l'utilité de l'ABM pour l'Amérique,.

Donnant son avis sur les plans des tests de ce système pour 2005, l'expert russe en matière de défense antimissile, le général Anatoli Sokolov, estime que le "système en voie de création est en mesure d'intercepter réellement 1 à 2 missiles balistiques mais ne sera pas suffisant pour défendre les Etats-Unis contre une frappe massive".

Une discussion à ce sujet est possible, avant qu'on n'ait une idée nette des possibilités des forces nucléaires russes basées au sol, cette composante essentielle de la "triade nucléaire" nationale.

Le missile balistique intercontinental RS-20 (d'après la classification de l'OTAN : SS-18 ou "Satan") qui équipera les forces russes jusqu'en 2014 constitue la base de la puissance de frappe des forces nucléaires russes basées au sol. A noter que c'est uniquement aujourd'hui, après une étude minutieuse des possibilités de l'ABM et la fin des discussions sur le traité START-2 qui n'est jamais entré en vigueur, qu'il devient clair que la Russie, qui dispose de ces "Satan", aurait pu ne pas avoir peur des conséquences du retrait des Etats-Unis du Traité ABM de 1972.

Aujourd'hui comme à moyen terme, ce missile à têtes multiples à trajectoires indépendantes franchit toute défense antimissile. Le missile porte 16 plates-formes dont l'une est équipée de fausses cibles. Sur les tronçons moyen et final du vol, toutes ses ogives se déplacent dans un "nuage" de leurres et ne sont pas identifiés par les radars.

D'autre part, les ogives elles-mêmes sont pratiquement invulnérables car, pour les détruire, il faut un impact direct d'un très puissant antimissile aux performances inaccessibles, vu les objectifs posés par les programmes ABM existants.

Pour ce qui est des lasers entourés de belles légendes, les ogives de "Satan" sont revêtues d'un blindage massif fabriqué avec de l'uranium-238, un métal d'une densité exceptionnelle. Ce blindage ne peut être brûlé par les rayons lasers. En tout état de cause, par ceux qui pourront être construits dans le monde au cours des vingt prochaines années. Même une impulsion électromagnétique ne peut nuire au missile commandé aussi par des dispositifs électroniques et pneumatiques.

"Nous étudions et nous testons des systèmes de nouveaux missiles nucléaires et nous sommes sûrs qu'ils viendront équiper nos forces armées dans les années à venir. Il s'agira de systèmes dont les autres Etats nucléaires ne sont pas encore dotés et ne posséderont pas dans les années à venir", a annoncé Vladimir Poutine intervenant en novembre dernier devant les responsables des Forces armées russes. Le ministre de la Défense, Sergueï Ivanov, a répété exactement les paroles de son commandant en chef, en s'adressant aux participants au forum international sur la sécurité à Munich le 13 février, jour qui n'est pas le plus heureux pour les concepteurs de l'ABM américain. On est encore donc loin de la menace de missiles nucléaires terroristes, mais il est impossible de se protéger contre des frappes d'autres puissances nucléaires. Alors, pourquoi les Etats-Unis ne veulent-ils pas renoncer à leurs projets de déployer un ABM, ajoutant cette année encore dix missiles aux six intercepteurs déjà stationnés en Alaska?

Réponse : l'Espace est le grand enjeu de ce projet.

Le programme de création de la Défense antimissile ne prévoit pas de déployer des armes dans l'Espace, assurait George Bush le premier ministre canadien Paul Martin, débattant avec son interlocuteur des perspectives de l'adhésion d'Ottawa aux projets américains. Mais le fait est que, pour réaliser les projets d'ABM - projets qui pourraient réellement déboucher sur la mise en place d'un système antimissile efficace - l'Amérique sera tout simplement amenée à déployer dans l'Espace des systèmes de combat, avec toutes les conséquences politiques et militaro-stratégiques, imprévisibles et même catastrophiques, que cela implique.

De nouveau, il s'agira de lasers, et de lasers basés dans l'Espace. Car justement ces systèmes de satellites pourraient, en théorie, atteindre un vaste éventail de cibles et, avant tout, des missiles balistiques intercontinentaux sur l'ensemble de la surface terrestre. Autrement dit, empêchant au départ les propulseurs de croisière des étages de fonctionner normalement.

Les travaux de conception d'un réseau stratégique global de laser sont actuellement menés aux Etats-Unis dans le cadre du programme SBL qui prévoit de déployer dans l'Espace circumterrestre des plates-formes orbitales de grosses dimensions équipées de canons à laser d'une grande puissance.

Seulement, ce système, comme dans toute autre course aux armements, aura son "antisystème". Le prix de cette nouvelle "création" de la raison et des mains, ne sera-t-il pas exorbitant ? Ne tuera-t-elle pas son auteur ?

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