Les exportations russes augmentent au fil des années. Selon la compagnie d'investissement américaine Bridgewater, de 1999 à 2003 la part de la Russie dans les exportations mondiales s'est accrue de 0,8 pour cent, soit de 41 milliards de dollars. Seule la Chine s'est montrée plus agressive sur le marché mondial avec une progression de 3,2 pour cent (174 milliards). Toutefois, les succès russes sont pour l'essentiel à mettre au compte des exportations de matières premières. La part des produits finis dans la structure des exportations de la Russie est faible. On peut même dire que les ventes à l'étranger de hautes technologies russes sont en recul régulier.
Selon le Service des Douanes de Russie, au cours des 11 premiers mois de 2004, les produits énergétiques ont constitué 60,7 pour cent des exportations russes vers l'étranger (anciennes républiques soviétiques non comprises). La part des machines et des équipements était seulement de 5,1 pour cent contre environ 7 pour cent en 2003 et 8,7 pour cent trois ans auparavant. C'est vrai que ce recul est dû principalement non pas à une chute du volume physique des livraisons, mais à une forte augmentation des exportations de matières premières. Quoi qu'il en soit, c'est trop peu au regard des exportations mondiales où la part des produits sophistiqués atteint 40 pour cent. Cela fait des lustres que les politiques russes agitent la sonnette d'alarme face au problème que ce déséquilibre constitue pour le pays. "Le point vulnérable des exportations russes, c'est leur différenciation insignifiante, a relevé le ministre russe du Développement économique et du Commerce, Guerman Gref, au cours d'une réunion du gouvernement. Cinq articles représentent 60 pour cent des exportations.
En 2003, le gouvernement russe a pris conscience qu'il n'était plus possible de laisser faire les choses. Il a même adopté le Programme d'aide aux exportations de produits industriels élaboré par le ministère du Développement économique. Tout comme dans le monde développé, il prévoyait l'octroi de garanties publiques aux entreprises exportatrices. En supplément, l'Etat promettait aux banques mandataires de garantir des émissions de titres si l'argent provenant de leur vente était utilisé pour la fabrication d'articles d'exportation. D'autre part, le gouvernement était également disposé à appuyer les garanties données aux banques mandataires par les exportateurs prenant part aux appels d'offres concernant la livraison de produits à l'étranger.
Le programme prévoyait aussi la mise en place de la Banque d'import-export spécialisée de Russie, à même de fournir des crédits à des acheteurs étrangers d'articles russes, de la Société d'assurance import-export et d'autres institutions de marché. 500 millions de dollars avaient même été dégagés du budget fédéral à ces fins pour 2004.
Ces structures ont vu le jour, cependant les choses sont restées au point mort. Le plus étrange, c'est que l'année dernière pas un seul dollar de ce magot n'a été dépensé. D'aucuns évoquent la complexité des modalités d'octroi des garanties et le bureaucratisme des organismes les délivrant, les réticences des banques habilitées à se séparer de leur argent.
Il est cependant évident qu'il ne s'agit pas uniquement de cela. Le Programme adopté par le gouvernement a pour objectif de soutenir les gros exportateurs. De l'avis du directeur adjoint du Centre analytique intersectoriel, Youri Simatchev, seules les grandes compagnies peuvent espérer obtenir des "garanties souveraines réciproques", sans lesquelles on ne pourrait escompter la caution du ministère russe des Finances. Or, en Russie, ces entreprises représentent les secteurs pétrolier et gazier. Hormis elles, personne.
Pour soutenir les exportations de produits autres que les matières premières il faut assurément opérer d'une toute autre façon. Sur le marché mondial des produits civils sophistiqués la part de la Russie est actuellement de 0,5 pour cent alors que celle des Etats-Unis, du Japon et de la Chine est respectivement de 36%,30% et 6%. Si l'on analyse les dernières données du Service fédéral pour la propriété intellectuelle, les licences et les marques commerciales, alors la place de la Russie est on ne peut plus logique. En 2004, ce service a reçu 70.000 demandes d'obtention de licences et de certificats d'auteur. Le chiffre pour la Chine est de 600.000. On ne saurait trouver mieux pour caractériser le potentiel scientifique et technique d'un pays.
Mais quoi d'étonnant ici? La science russe se trouve exactement là où les grands commis de l'Etat la maintiennent depuis dix ans. Et les bas salaires versés aux chercheurs ne sont pas les seuls en cause ici, bien qu'eux aussi constituent un indice: pour ne pas abandonner la vocation de leur vie, les scientifiques doivent émarger dans trois ou quatre instituts. Mais l'essentiel, c'est que le montant du financement de la recherche dépend du niveau de cette dernière.
Prenons cet axe d'avenir qu'est la génétique. Le monde entier commente la grande nouvelle de l'autorisation des travaux sur le clonage de l'embryon humain. Mais que font pendant ce temps les sommités scientifiques russes? A l'Institut d'élevage des bêtes à fourrure relevant de l'Académie des sciences de Russie, le généticien Youri Kozlovski a inventé pour les élevages un médicament grâce auquel les visons et autres animaux à fourrures recherchées peuvent être nourris non plus avec les aliments habituels, mais avec toutes sortes de déchets. La préparation concoctée par Kozlovski stimule les défenses immunitaires de l'organisme vivant: peu importe ce que l'animal mange, la fourrure embellit et gagne en lustre.
Seulement le projet de l'institut le plus prometteur pour la Russie a trait à la création d'une nouvelle espèce de marmotte. En raison du sous-financement des expériences, les chercheurs sont allés capturer des marmottes sauvages dans la steppe de la région de Rostov-sur-le-Don. Les généticiens ont travaillé sur la qualité des peaux qui maintenant peuvent être utilisées dans la confection de pelisses. Maintenant cet animal convient on ne peut mieux à la Russie: il mange tout ce qu'il trouve, même de l'herbe et, chose primordiale, l'hiver il se plonge dans un long sommeil quelles que soient les conditions atmosphériques. Qui plus est, outre de la fourrure, la marmotte c'est aussi de la graisse utilisée à des fins médicales.
Nous ne doutons pas que ces développements ingénieux trouveront preneurs. Seulement nous sommes quand même loin de l'échelle mondiale, les travaux dont nous venons de parler relèvent de la survie de l'institut et non pas du développement de la branche. A la hauteur du financement correspond celle de la pensée scientifique. Ce point de vue est partagé par le directeur de l'institut susmentionné. L'année dernière le gouvernement russe s'est penché sur la question de savoir comment il fallait utiliser les ressources pouvant être prélevées sur le Fonds de stabilisation: pour le remboursement avant terme de la dette extérieure du pays ou bien pour investir dans des projets scientifiques. Au fond, c'est à cette bifurcation que la marche à suivre du pays se décidait pour la Russie: rester un pays exportateur de matières premières ou bien tenter de redevenir une puissance technique de premier plan.
La Russie a commencé l'année en remboursant tout ce qu'elle devait au Fonds monétaire international. Actuellement le ministère russe des Finances tente de convaincre le Club de Paris de donner son feu vert pour le remboursement anticipé de la dette. Par conséquent, on sait qui est sorti vainqueur du débat.
Quant au gouvernement russe, il ne perd pas pour autant l'espoir de lancer le Programme d'aide aux exportations de produits non énergétiques et est près dès cette année à le financer à hauteur de 850 millions de dollars.