A l'époque, les deux présidents étaient des novices sur la scène politique internationale. Bush avait regardé dans les yeux de Poutine et y avait vu l'âme d'un homme à qui il pouvait faire confiance. Poutine avait proposé sincèrement en réciprocité le partenariat stratégique dans la lutte contre le terrorisme international.
Les américanistes russes avaient même inventé à cette occasion le terme de "charme d'alliance subite". Aujourd'hui, le charme perd sa fraîcheur et son actualité et fait place à une position plus équilibrée et plus réaliste des deux présidents.
La conviction d'avoir fait du bon travail s'est renforcée chez les deux présidents. Bush a deux guerres à son actif, il est entouré d'une équipe, à bien des égards la même, où les néo-conservateurs dans le genre de Dick Cheney ou de Donald Rumsfeld ont gardé leur poste, il bénéficie du soutien de la population américaine. Quant à Poutine, la Russie, sous la présidence, a obtenu des résultats macro-économiques impressionnants, ses notes d'investissements ont été rehaussées malgré l'affaire Ioukos, elle éteint ses dettes extérieures avant terme. Les tensions provoqués par la réforme du système des avantages sociaux ont quelque peu abaissé la cote de popularité du président parmi la population âgée, mais la situation se redresse rapidement et la réforme qui a été et reste nécessaire avance contre vents et marées.
Bref, Bush et Poutine iront à Bratislava, sûrs de leur force et de leur destinée. Cela risque de rendre chacun des deux leaders moins sensible à la position de l'autre et plus dur dans la défense des intérêts nationaux. Surtout lors du débat incontournable de l'un des thèmes les plus aigus de ces derniers mois: les Etats-Unis et la Russie dans l'espace post-soviétique.
Les récentes élections présidentielles en Ukraine ont montré que Moscou et Washington portent des jugements divergents sur ce qui se passe dans les anciens territoires soviétiques. Du point de vue de l'Amérique, la Russie n'arrive pas à se guérir de la nostalgie de l'empire soviétique effondré et continue, mais maintenant sans fondement, de prétendre à des positions dominantes. Aux yeux de la Russie, les Etats-Unis s'ingèrent sans façon dans sa zone d'intérêts économiques actuels et historiques et s'efforcent d'intégrer la Géorgie, l'Ukraine et, bien sûr, les anciennes républiques soviétiques dans leur modèle d'ordre mondial gravitant autour de l'Amérique.
L'administration américaine exalte la révolution "des roses" de Tbilissi et la révolution "orange" de Kiev en les présentant comme une victoire de la démocratie de type occidental sur les régimes corrompus qui ont fait leur temps. La Russie, au contraire, pense que ces révolutions présentent de nombreux signes de coup d'Etat anticonstitutionnel. Certes, le Kremlin ne se propose pas et n'a d'ailleurs pas les moyens d'écarter les Etats-Unis et de les empêcher de participer à la protection de la région de la CEI contre l'expansion du radicalisme islamique, de contribuer au développement de la démocratie dans ces pays et à leur intégration dans l'économie globale. "Ne cherchez pas à me persuader que personne, sauf la Russie, ne peut agir dans l'espace post-soviétique", a plus d'une fois déclaré Vladimir Poutine à l'élite diplomatique et administrative. Le président appelait à faire de la Russie un "Etat compétitif" dans cette région géopolitique, en admettant ainsi que la coopération avec les Etats-Unis dans certains secteurs, en premier lieu dans la lutte contre le terrorisme international et le trafic de drogue, pouvait aller de pair avec une concurrence acharnée dans d'autres. Mais la concurrence est une chose, les tentatives pour neutraliserl'influence de la Russie dans des pays avec lesquels elle entretient des liens culturels et économiques séculaires et dont la population compte 25 millions de Russes, en est une autre. Poutine aura le droit de récriminer contre ces tentatives lorsqu'il s'assiéra à la table des négociations avec Bush à Bratislava.
Les deux leaders se rencontreront à un moment où la critique du "déséquilibre entre la société civile et l'autocratie" en Russie et les reproches au sujet de l'affaire Ioukos et le "bâillonnement de la critique" deviennent un lieu commun dans les déclarations des habitués des corridors du pouvoir à Washington.
Si Bush aborde ce thème, Poutine ne sera pas pris de court. La démocratie en Russie, qui a effectué un bond en passant de l'économie administrée à l'économie de marché, est certainement loin d'être parfaite et Moscou est toujours prêt à écouter les critiques constructives. Mais ces récriminations ne viennent-elles pas principalement de ces hommes américains qui voient d'un mauvais il le fait que la Russie se renforce et devient autonome, et qui voudraient que l'administration américaine change la politique qu'elle applique à son égard ? Le leader russe pourrait poser la question à son interlocuteur.
On a tendance à lier l'actuelle campagne anti-Kremlin à la nouvelle ligne politique qu'a l'intention de mettre en uvre à l'égard de la Russie Condoleezza Rice, qui prendra part pour la première fois à un sommet en qualité de secrétaire d'Etat américain. Finalement c'est Rice qui a déclaré récemment que "la marche de la Russie vers la démocratie a été inégale" et, par conséquent, les "problèmes de la démocratie seront l'un des thèmes du dialogue entre nos deux pays".
Certes, à nouveau secrétaire, nouvelles idées. Néanmoins, Moscou espère que Condoleezza Rice privilégiera précisément la diplomatie au sens propre du terme, à la différence de l'époque du premier mandat présidentiel de Bush où les principaux outils de la politique étrangère des Etats-Unis étaient le char et le "hammer". La nécessité de maintenir l'équilibre au sein de l'administration peut conduire Rice à occuper les positions modérées de son prédécesseur. Qui sait, peut-être est-elle destinée à jouer le rôle d'un nouveau Colin Powell au féminin.
L'ordre du jour de la rencontre de Bratislava est connu dans ses grandes lignes. Les présidents se pencheront tout d'abord sur la guerre contre le terrorisme international et sur la non-prolifération des armes de destruction massive, y compris sur les problèmes de plus en plus complexes des programmes nucléaires nord-coréen et iranien.
Si le ministre russe de la Défense, Serguéi Ivanov, a déjà qualifié le retrait sensationnel de Pyongyang des négociations à six de "pas franchi dans la mauvaise direction", il y a beaucoup moins d'unanimité entre les Etats-Unis et la Russie dans le cas de l'Iran. La récente déclaration de Bush au sujet d'une éventuelle intervention armée en Iran, si celui-ci ne met pas un terme à son programme nucléaire, a alarmé Moscou. Les Etats-Unis ne risquent rien en Iran, ce pays est loin de l'Amérique. Ce sont les Etats voisins qui risquent le plus, en premier lieu la Russie pour laquelle l'Iran et l'Irak sont le bas-ventre. Un compromis sur l'Iran entre Poutine et Bush sera maintenant beaucoup plus difficile qu'il ne l'était avant la proclamation par ce dernier dans son discours d'investiture de la doctrine de la "promotion globale de la démocratie".
La problématique proche-orientale sera de tout repos. Poutine a reconnu que les élections irakiennes étaient un "acte positif". La Russie est prête à se joindre à la reconstruction de l'Irak. Les deux leaders ont intérêt à remettre le processus de paix au Proche-Orient dans le sillage de la "feuille de route", maintenant dans un contexte nouveau après l'entente intervenue entre Ariel Sharon et Mahmoud Abbas à Sharm-el-Scheikh.
L'examen au sommet de Bratislava de la demande d'adhésion de la Russie à l'OMC demandera de nouveau aux deux leaders beaucoup d'efforts et de tension nerveuse. Le terrain est toujours parsemé de pierres d'achoppement. La Russie veut être admise à l'OMC aux conditions ordinaires, habituelles. Malheureusement, les Etats-Unis ne semblent pas disposés à accepter cette variante. Les preuves des tentatives pour attribuer à la Russie un rôle de partenaire de second rang sont légion. Que vaut, par exemple, la sempiternelle histoire de l'amendement Jackson-Vanik destiné, à l'origine, à soutenir les Juifs désirant quitter l'Union Soviétique. L'URSS a éclaté, le problème de l'émigration juive n'existe plus depuis longtemps, mais la Russie reste sous le poids de l'archaïque amendement. Non moins surprenant est un autre fait : jusqu'à présent, les sociétés américaines ne sont toujours pas autorisées à vendre à la Russie des super-ordinateurs. Cet interdit remonte à l'époque du fameux COCOM, comité spécial qui réglementait les exportations de technologies "sensibles" à l'URSS et aux autres pays du Pacte de Varsovie. Où est l'URSS? Ou est le Pacte de Varsovie? Ils sont inexistants, mais l'interdit est pieusement respecté. Cette tendre adoration des reliques de la "guerre froide" sur la toile de fond de la campagne anti-russe déclenchée au Sénat des Etats-Unis et dans les médias américains met Moscou sur ses gardes. Dès lors, l'élite politique russe n'est pas encline à s'attendre à des résultats importants du sommet de Bratislava. "Nous avons exagéré nos attentes et il faudra du temps pour les ramener à un niveau réaliste", affirme un responsable haut placé du ministère russe de la Défense, qui a ajouté : "Nous sommes un pays autosuffisant et une certaine indifférence dans nos relations avec les Etats-Unis ne pourrait pas nuire".