Nul n'ignore que les relations russo-américaines se sont toujours caractérisées par une sorte de combinaison de la rivalité et de la coopération. Les élites traditionnelles dans les deux pays ont une attitude réciproquement soupçonneuse bien apparente, plus prononcée en Russie depuis ces dernières années. C'est que nous avons souffert sans doute de notre propre faiblesse. A la suite des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et grâce aux bons rapports personnels qui se sont établis entre les Présidents russe et américain, les éléments de rivalité se trouvaient de plus de plus relégués au second plan ou même réprimés. Les affinités philosophiques dans la politique extérieure y ont incontestablement contribué. En effet, malgré une grande différence de potentiels, la philosophie géopolitique de Moscou et de Washington s'appuie sur la force et est plus en "noir et blanc" que, par exemple, celle des Européens. On estimait que les intérêts réalistes et même cyniques prenaient le pas sur les valeurs.
Or, les intérêts communs ont été et restent nombreux, qu'il s'agisse d'empêcher la prolifération des armes nucléaires, de faire face au terrorisme international ou de ne pas admettre que la Chine se transforme en rival géopolitique (pour les Etats-Unis) et en menace en cas d'aggravation du vide géopolitique en Extrême-Orient russe et en Sibérie Orientale (pour la Russie). C'est aussi la nécessité d'arrêter la déstabilisation du Proche-Orient élargi.
Il est tout à fait évident qu'il y a aussi de sérieuses divergences entre Moscouet Washington. On voit maintenant que les Etats-Unis et la Russie rivalisent ouvertement pour l'influence dans l'espace post-soviétique. L'"échec" de la Russie en Ukraine qui, a été en grande partie le résultat d'une politique désastreuse, est toujours ressenti très douloureusement à Moscou.
Pour ce qui est de l'élite américaine déchirée aujourd'hui par les contradictions, une sorte de consensus se dégage concernant l'évaluation des processus en cours à l'intérieur même de la Russie. On estime notamment que la Russie est en train de glisser vers un régime autoritaire qui, à cause de son inefficacité flagrante, peut affaiblir le pays. Dans ce contexte, le problème du stockage sécurisé du potentiel nucléaire russe se pose de nouveau dans toute son acuité. On dénonce également le "néo-impérialisme" inefficace de la Russie au sein de la Communauté des Etats indépendants (CEI). Dans le même temps, le "néo-impérialisme" américain, beaucoup plus efficace, n'y est pas critiqué.
Quant au Président Bush, il est plutôt enclin à accorder davantage d'attention aux aspects positifs de la coopération, mais il ne peut pas ne pas réagir au négativisme sans cesse croissant de la presse et aux commentaires des experts.
En Russie, les échecs à la CEI ne cessent d'alimenter les discussions continues, et de nouvelles variantes sont proposées pour sceller des alliances contre les Américains. On suggère de telles alliances soit avec l'Europe, soit avec la Chine, soit avec l'Inde. Une telle confrontation paraît particulièrement séduisante pour les partisans de la voie isolationniste d'édification du "capitalisme national" dans l'esprit du Juche qui sont devenus très nombreux ces derniers temps à Moscou.
Mais la Russie n'a pratiquement pas de possibilités de mettre en uvre une stratégie extérieure de ce genre. En Europe, Vladimir Poutine a noué des contacts personnels solides avec les leaders des principaux pays de l'Union européenne: Jacques Chirac, Gerhard Schröder etSilvio Berlusconi (avec le premier ministre britannique Tony Blair, les relations se sont dégradées). Toutefois, ces derniers temps, sous la pression de l'opinion de leurs pays, ces hommes politiques ont été obligés, à la façon de Bush, de se distancer du président russe. Dans les médias européens, l'ardeur des critiques vis-à-vis de Moscou est sans précédent depuis la guerre froide. Le potentiel de rapprochement avec l'Union européenne est épuisé pour les années à venir, et on observe dans les relations, la montée de la déception et de l'irritation réciproques.
Une alliance avec l'Europe contre les États-Unis est donc peu prometteuse pour la Russie. Même des concessions dans le cadre des "quatre espaces" que la Russie cherche à promouvoir avec l'Union européenne ne sont pas à même de changer la donne. D'autant plus que, ces derniers temps, on assiste à un rapprochement entre l'Europe et les États-Unis dans la politique vis-à-vis de Moscou.
Depuis longtemps on parle en Russie de la création d'une alliance stratégique avec la Chine et l'Inde qui contrebalancerait les États-Unis et l'Union européenne. Cependant, la plupart des experts jugent cette idée absolument stérile. Compte tenu de son potentiel économique et démographique plus faible et en raison de la rivalité indo-chinoise pour le leadership en Asie, la Russie jouerait dans cette alliance le rôle de partenaire de second ordre. En outre, New Delhi et Pékin ont plus d'intérêt à coopérer avec les États-Unis qu'avec la Russie, car ils ont besoin d'investissements, de technologies et de débouchés extérieurs, ce que la Russie ne peut pas leur offrir.
La politique de Pékin est prévisible sur dix ans au maximum, à savoir pour la période de modernisation de son économie et de ses forces armées. Mais personne ne sait comment la politique internationale chinoise évoluera plus tard. Pékin est assez solidement lié aux États-Unis sur le plan économique. Si les six réseaux de grande distribution américains ferment boutique, l'économie chinoise va s'effondrer. En outre, il n'est pas exclu que la Chine ne supporte pas la surtension modernisatrice et qu'elle éclate.
On peut en déduire, par conséquent, qu'une alliance avec les pays asiatiques dans le contexte de la création de différents axes et unions anti-occidentaux est peu productive pour la Russie.
Les États-Unis n'ont pas besoin non plus d'une confrontation avec Moscou. Washington a peu d'amis, en particulier d'amis qui valent quelque chose. La Russie, aussi faible qu'elle soit, occupe une position géostratégique importante, notamment grâce à sa présence au Proche-Orient et à sa frontière commune avec la Chine.
Tout porte à croire donc que les réflexions cyniques de la realpolitik prendront le dessus à la rencontre de Bratislava. Les parties échangeront de reproches, puis se souviendront que les intérêts communs prévalent et, enfin, confirmeront la politique de coopération dans nombre de domaines qui sont dans l'intérêt des deux pays et du monde entier.
Toutefois, si la dégradation du système politique et la stagnation économique se poursuivent en Russie, cette politique deviendra avec le temps de plus en plus vulnérable. Aux États-Unis, en l'occurrence, les partisans de l'unilatéralisme et du néoimpérialisme démocratique et messianique vont une nouvelle fois l'emporter. Résultat, on ne trouvera pas de nouveaux domaines prometteurs pour la coopération.
Le plus intéressant reste, à mon avis, l'extension de la coopération en matière de stabilisation en Irak. Autre volet productif, la conception avec d'autres pays d'un projet international, "Sibérie", qui, grâce à la construction conjointe d'infrastructures, de communications et de sites industriels en Extrême-Orient et en Sibérie, pourrait stopper la décapitalisation et la dépopulation de la région. Ces processus créent un vide géo-économique qui menace la Russie, mais aussi la stabilité politique dans le monde entier.