A l'heure qu'il est, ces rapports sont maintenus dans certains secteurs: lutte contre le terrorisme, contre la prolifération des armes de destruction massive, contre le trafic de stupéfiants, campagne contre le sida. Les deux puissances coopèrent également dans la normalisation de la situation au Proche-Orient. Ce sont là des domaines dans lesquels la nécessité de notre coopération est indubitable. Malheureusement, ici aussi les déclarations prennent souvent le pas sur les actions conjointes. Et finalement ces dernières débouchent sur des contradictions. Un exemple. En dépit de tous ses avantages, la présence militaire des Etats-Unis en Asie centrale restreint l'influence de la Russie dans cette région. La présence de militaires américains signifie que Moscou n'est déjà plus seul à régler les problèmes de la région, ce qui dans une certaine mesure amenuise le leadership régional jadis incontesté de la Russie. La guerre en Irak n'est pas soutenue par Moscou. Les Etats-Unis classent les terroristes en "bons" et "mauvais". Si bien que nos relations se situent à un niveau inférieur à celui que réclame une lutte efficace contre le terrorisme.
La coopération en matière de réalisation du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires brille par son absence de percées. Le sens du Traité est de prévenir l'apparition de nouveaux Etats nucléaires et la prolifération des technologies nucléaires militaires. Pour le moment la chose s'est avérée impossible. L'annonce faite par les dirigeants de la Corée du Nord selon laquelle ce pays a accédé à l'arme nucléaire est le dernier exemple en date. La Russe et les Etats-Unis se livrent à une guerre d'intérêts dans le domaine des livraisons de technologies nucléaires à l'Iran.
Le dialogue énergétique Russie-Etats-Unis ne dépasse pas le stade des déclarations. Evidemment, Washington est intéressé à diversifier ses importations de brut. Seulement le contrôle des ressources globales l'intéresse davantage.
Si l'on synthétise ce qui vient d'être dit, il semble ne pas y avoir de contre-indications à la relance des rapports entre la Russie et les Etats-Unis, mais il n'y a pas non plus de stimulants énergiques. Coïncidence d'intérêts et partenariat sont deux choses différentes. Aujourd'hui nos pays ont à répondre à deux questions: faut-il changer quelque chose dans les rapports? Si oui, Moscou et Washington sont-ils prêts à le faire?
Nous pensons qu'à Bratislava les présidents russe et américain devraient répondre à ces questions. Surtout que le registre des thèmes à débattre est quasiment illimité. En tout cas, il ressort du discours d'investiture du président Bush que les relations entre les Etats-Unis et la Russie ne s'enveniment pas. A Moscou aussi on parle du prolongement du partenariat. Par conséquent, au sommet il ne pourra être question que de son approfondissement, des deux côtés qui plus est.
Les contradictions qui existent entre les deux pays concernent dans une grande mesure l'espace de la Communauté des Etats indépendants (CEI). Ils ont pour origine leurs divergences de vues totales sur l'organisation du monde. En Russie les instances dirigeantes se prononcent en faveur de la multipolarité du monde. Par contre, Condoleezza Rice estime qu'un tel monde est dangereux et fragile. La Russie se déclare disposée à renforcer son statut de puissance régionale dans l'espace de la CEI. Les Etats-Unis, eux, louvoient entre le leadership et l'hégémonie. Des troupes américaines sont déployées dans cent vingt pays du monde. Quasiment partout. Ici le régionalisme américain suscite de l'aversion. D'où les contradictions dans l'espace amorphe de la CEI, dont l'unitén'est incontestable que sur le plan géographique.
Les dirigeants américains sont préoccupés par le rôle joué par la Russie dans l'espace post-soviétique. Ce qui explique les accusations lancées à son égard, comme quoi elle instaure un régime totalitaire, auquel suivrait forcément une politique impérialiste, etc. Cependant, la situation dans les zones de conflits "gelés" - Transnistrie, Abkhazie, Ossétie du Sud, Nagorny-Karabakh - évolue de telle manière que la Russie a de plus en plus de mal à y faire face sans l'aide de la communauté internationale. D'ailleurs, isolément, sans la Russie, ni les Etats-Unis, ni l'Union européenne ne peuvent rien faire dans l'espace de la CEI sinon que déstabiliser la situation. C'est là une chose que, nonobstant leur propre rhétorique, les dirigeants américains savent pertinemment.
La Géorgie, entre autres, est une pierre d'achoppement dans les relations russo-américaines. Etant donné que certains responsables géorgiens prônent une solution musclée pour régler les problèmes de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud, la Russie voit d'un mauvais oeil les préparatifs militaires géorgiens dans le cadre du programme américain "Instruire et équiper".
Il ne fait aucun doute que toutes ces contradictions feront l'objet d'un examen au sommet de Bratislava. Les parties attacheront certainement beaucoup d'attention à ce que l'on appelle le dossier nucléaire iranien ainsi qu'aux mesures à même de prévenir que des armes de destruction massive ne tombent entre les mains de terroristes. Bien entendu, les présidents procéderont à un échange de vues sur la situation au Proche-Orient où deux événements d'importance se sont produits récemment: les élections en Palestine et en Irak. L'adhésion de la Russie à l'Organisation mondiale du commerce devrait également figurer au menu du sommet.
Du moment que les dirigeants américains ont proclamé la doctrine de la "progression de la démocratie", à Bratislava il sera probablement question ausside IOUKOS, de la liberté de la presse et des réformes politiques engagées en Russie. La doctrine de la "progression de la démocratie" est contestable. La démocratisation formelle, non libérale ne garantit pas qu'un Etat simultanément "démocratique" et "failli" ne déclenchera pas une guerre ou n'accordera pas refuge à des terroristes.
Un autre aspect important pourrait se faire jour dans les relations russo-américaines: la coopération dans le domaine de l'élimination des séquelles des situations extrêmes. Un thème on ne peut plus actuel après le récent cataclysme en Asie du Sud-Est.
Les Etats-Unis poursuivent dans les grandes lignes la politique qu'ils avaient appliquée au cours des quatre dernières années. Au demeurant, le renouvellement de la composition de l'administration permet d'espérer que cette politique deviendra plus souple que celle imposée par les néo-conservateurs. C'est-à-dire que l'Amérique hégémonique, opérant sans l'aval de la communauté mondiale, sera plus encline à intervenir en leader prêtant l'oreille à l'opinion des autres Etats et institutions internationales. Si ce pronostic se réalise, alors l'ordre du jour des relations russo-américaines s'étoffera. Pour la coopération de nos pays, il importe que le président George W.Bush a confirmé sa participation aux cérémonies organisées à Moscou à l'occasion du 60-e anniversaire de la Victoire dans la Seconde Guerre mondiale.