La véracité historique pose toujours problème

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MOSCOU, 18 février (Piotr Romanov, commentateur politique de RIA Novosti). Comme l'a fait remarquer un journal russe, "la présidente lettone veut une querelle publique avec Moscou" et a soif de répondre à l'invitation russe de prendre part à la célébration du 60-e anniversaire de la Victoire sur le fascisme pour exposer à la face du monde sa version de l'histoire du XX-e siècle.

En réalité, la version de madame Vaira Vike-Freiberga n'est pas de première fraîcheur, tant s'en faut, et se réduit à ce que le pacte Molotov-Ribbentrop a non pas libéré mais asservi les Pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie). Moscou réagit douloureusement, exagérément à notre avis, à ce comportement alors que Berlin, lui, reste de marbre. Et il a raison du moment que Ribbentrop et Hitler n'ont pas le moindre rapport avec l'Allemagne contemporaine. Tout comme la Russie d'aujourd'hui n'a rien à voir avec Molotov et Staline.

Pour parler plus sérieusement, la véracité historique pose toujours problème. C'est pourquoi les livres d'histoire pullulent de mythes qui soit consolent la conscience de certains, soit satisfont la vanité d'autres. Si l'on évoque la Seconde Guerre mondiale, la Russie et l'Allemagne se trouvent justement dans une situation privilégiée du moment que les deux pays se sont déjà affranchis d'une bonne partie de ces mythes. Berlin a condamné le fascisme et la Russie le stalinisme. Aussi est-il malaisé de les piquer au vif. A quoi bon vouloir enfoncer des portes ouvertes depuis longtemps?

La vérité historique constitue une menace non pas pour eux, mais pour beaucoup d'autres acteurs du drame historique. On peut bien sûr éprouver de la compassion pour les minuscules et faibles Pays baltes étant donné qu'au début de la Seconde Guerre mondiale ils s'étaient retrouvés coincés entre les deux géants. On pourrait aussi se boucher le nez avec dégoût en lisant dans des documents authentiques comment les diplomates baltes se livraient à un va-et-vient fébrile entre Berlin nazi et Moscou stalinien, faisant serment d'allégeance à l'un et à l'autre simultanément. Tout en les trahissant. Peut-être que madame Vaira Vike-Freiberga s'enhardira à évoquer cela au lieu de resservir le pacte Molotov-Ribbentrop qui est du réchauffé.

A propos, la faiblesse ne saurait en rien justifier l'absence de principes manifestée par les dirigeants baltes en cette période compliquée. Comprendre et justifier sont deux choses différentes. La Pologne, qui le cédait manifestement à l'Allemagne sur le plan militaire, est peut-être tombée, mais sans transiger sur l'honneur. Ce comportement ne suscite que le respect.

Enfin, le fameux traité Molotov-Ribbentrop est loin d'être le seul épisode historique de partage des sphères d'influence entre les grandes puissances de cette époque. Les exemples ne manquent pas. Outre la brochure "Histoire de la Lettonie du XX-e siècle", dans laquelle les fascistes lettons sont encensés et le camp de concentration de Salaspis, où les enfants faisaient l'objet d'expériences, est présenté comme un camp de redressement par le travail, il y a fort heureusement d'autres sources historiques.

Par exemple, les mémoires de Winston Churchill, un homme respecté dans les Pays baltes. Nous nous permettrons d'en citer un passage dans lequel il évoque la visite qu'il avait effectuée à Moscou à l'étape finale de la guerre et au cours de laquelle l'Anglais avait proposé à Staline de répartir plusieurs pays d'Europe en sphères d'influence. Il y est question, entre autres, de la Roumanie, de la Grèce, de la Yougoslavie, de la Hongrie, de la Bulgarie et d'"autres pays". Winston Churchill ne précise pas qui sont ces "autres pays", par conséquent il est fort possible que la Lettonie en fasse partie.

"J'ai remis la liste à Staline, écrit l'Anglais. Il a observé une pause. Ensuite il a pris un crayon bleu, a tracé une grande coche et nous a rendu la feuille de papier. Tout a été réglé sur-le-champ... Un long silence s'est ensuivi. La feuille avec les annotations était au milieu de la table. Enfin, j'ai dit: "Nous venons de régler de manière improvisée des problèmes concernant le sort de millions de gens, est-ce que tout cela ne semble pas trop cynique? Allez, brûlons cette feuille". "Non, conservons-là", a dit Staline".

La lecture du livre "Winston S.Churchill. The Second World War" révèle les pourcentages précis de ce partage de l'Europe. La présidente lettone souhaite-t-elle se remémorer ces pages de l'histoire pendant les cérémonies anniversaires?

D'autres sources existent aussi. Et elles ne plairont pas toutes à la présidente lettone et aux anciens SS lettons. Nous le répétons: la véracité historique pose problème.

Enfin, si Moscou rassemble des hôtes, ce n'est pas à des fins politiques. Il poursuit deux objectifs. Rendre hommage aux millions de Russes, d'Européens et d'Américains ayant fait le sacrifice de leur vie pour arrêter le fascisme: libérer Auschwitz et les autres camps de la mort, y compris le camp de "redressement par le travail" de Salaspis près de Riga.

Et aussi tirer un trait sur ce drame déjà éloigné de la plupart de nos contemporains.

Au cours de cette rencontre il n'y aura ni coupables, ni vainqueurs. Ce sera une grande fête et il ne faut pas s'y rendre avec la volonté de mettre quelqu'un de mauvaise humeur. La partie invitante de surcroît. Celle-ci a quand même perdu des dizaines de millions des siens dans l'affrontement contre le fascisme.

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