Quels sont les torts de la Russie envers l'Europe?

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par Boris Chmeliov, directeur du Centre des études politiques

A leur rencontre de Bratislava, les Présidents de la Fédération de Russie et des Etats-Unis, Vladimir Poutine et George W. Bush, n élimineront sans doute pas les contradictions qui se sont nettement manifestées ces derniers temps entre les deux pays, mais ils réussiront à les estomper quelque peu. Et ce serait déjà un progrès non négligeable. D'autant plus que les résultats de ce Sommet russo-américain ne manqueront pas de se répercuter sur les relations entre Moscou et l'Europe.

Ces relations, tout comme les relations entre la Russie et l'Occident en général, sont aujourd'hui aggravées par de nombreux problèmes. Aussi, n'est-ce pas un hasard si, ces derniers temps, on parle beaucoup de crise de confiance entre la Russie et l'Europe. Cette crise se traduit par la critique virulente à laquelle les médias européens soumettent la politique intérieure et extérieure de Moscou. Tout en Russie est dénigré, rien n'est épargné, et on cherche à prouver que tout va mal. On à même été, dans cette critique intransigeante, jusqu'à comparer le Président russe à Mussolini. Cette attitude négative, quand elle n'est pas franchement hostile, à l'égard de la Russie se fait nettement sentir, tant au sein de l'opinion publique en Europe que dans les milieux politiques des Etats européens. On entend une dure rhétorique anti-russe au Parlement européen, ainsi qu'aux Parlements nationaux de nombreux pays d'Europe. Cette rhétorique ne s'est pas encore transformée en pratique politique, mais il ne reste qu'un pas à franchir.

Quels sont les torts de la Russie envers l'Europe?

Selon l'ancien président de la Commission européenne, Romano Prodi, les changements d'attitude à l'égard de la Russie se sont produits entre septembre et octobre 2004, époque où à des postes clés dans le pays, on a vu s'affirmer de plus en plus les anciens cadres, issus des structures de force (Défense, Intérieur et FSB). On peut en penser ce que l'on veut, mais le Président a parfaitement le droit de nommer aux postes clés des personnes en qui il place toute sa confiance. Ensuite, la vague de critiques à l'endroit de Moscou s'est poursuivie au cours de toute l'année 2004 pour atteindre son apogée au moment de la tragédie de Beslan, quand les médias européens accusaient davantage les autorités russes que les assassins qui ont organisé ce massacre.

Les Européens se montrent souvent perplexes face à la réaction par trop nerveuse de Moscou à la critique qui lui est adressée, affirmant même qu'il s'agit là d'une critique bienveillante de la part d'amis qui souffrent sincèrement pour la Russie.

Il est vrai que bien des choses qui se disent en Europe à propos de la Russie ne sont que trop justes. En effet, tout ne va pas pour le mieux en matière de respect des droits de l'homme. Il y a encore énormément à faire. Il existe aussi de sérieux problèmes dans le domaine de l'indépendance des tribunaux et des médias, de l'affirmation de la société civile dans le pays. La faiblesse apparente du travail législatif de la Douma d'Etat (Chambre basse du Parlement russe) constitue un autre problème. Cela s'est manifesté d'ailleurs avec éclat dans les manifestations de protestation qui se sont déroulées à travers tout le pays à l'occasion de la loi sur la monétisation des avantages en nature. Dans le même temps, de nombreuses accusations sont parfaitement gratuites. A l'heure actuelle, le pouvoir vertical est en train de se renforcer en Russie. Désormais, les candidats aux postes de gouverneur seront proposés par Moscou au lieu d'être élus au suffrage universel dans les régions mêmes, comme cela se pratiquait autrefois. Or, la sécurité européenne et internationale n'en sont aucunement menacées. Peut-être, cela remet-il en cause les destinées de la démocratie russe? Je dirais qu'au bout du compte, tout ce qui contribue au progrès social est démocratique. Le principal obstacle dans la voie de la démocratie dans la Russie d'aujourd'hui, ce sont le manque de responsabilité personnelle et la pauvreté, alors que le nouveau système politique est justement appelé à en finir avec ces maux. En tout état de cause, cela ne permet pas d'en conclure que la démocratie n'existe plus en Russie.

Un processus très douloureux de normalisation se poursuit à présent en Tchétchénie, bien que, tant en Tchétchénie que dans l'ensemble du Caucase du Nord, la situation reste encore très compliquée et même explosive. Si l'Europe a des propositions concrètes et raisonnables à formuler pour régler le problème de la Tchétchénie, discutons-en ouvertement lors de conférences et de colloques conjoints. Pourtant, à part des négociations avec Aslan Maskhadov, l'Europe ne propose toujours rien de concret. Mais de quoi pourrait-on parler avec Aslan Maskhadov du moment qu'il ne représente et ne contrôle personne en Tchétchénie? Des négociations sur l'octroi de l'indépendance à la Tchétchénie sont impossibles par principe. Les accusations de néo-impérialisme à l'endroit de la Russie sont, elles aussi, sans aucun fondement. On comprend bien, en effet, que tout Etat a intérêt à avoir autour de lui une sorte de ceinture de pays stables et amicaux, et la Russie ne fait pas exception. Elle a suffisamment de problèmes comme ça avec les Etats baltes.

Toujours est-il que l'on a l'impression qu'après avoir déversé sur la Russie une puissante vague de critiques, l'Europe ne dit pas tout. Elle fait à la Russie des allusions à prendre en compte, allusions qui devraient inciter Moscou à corriger son comportement politique. Beaucoup en Russie interprètent ces allusions comme le refus de voir en la personne de la Russie un centre indépendant d'influence géopolitique qui agit dans le monde et en Europe en partant de ses propres intérêts nationaux. On pourrait sans doute faire à la Russie des reproches, légitimes et moins justifiés. Quoi qu'il en soit, nul ne pourra accuser la Russie de saper, par ses faits et gestes, la sécurité européenne et internationale ou de bloquer les transformations démocratiques dans d'autres pays.

La situation internationale de la Russie contemporaine n'est guère enviable. Des problèmes sérieux entachent les relations russo-américaines, notamment celui de la nouvelle ligne des Etats-Unis visant le règlement unilatéraliste des problèmes du monde. En Extrême-Orient, la Chine se redresse de toute sa taille. Au Sud, l'immense monde islamique est aujourd'hui en pleine effervescence et menace à tout moment d'exploser dans n'importe quelle direction, y compris dans celle de la Russie. En Europe, les processus d'intégration économique et politique sont en cours sur la base de l'Union européenne (UE) et de l'Alliance de l'Atlantique Nord, alors que la Russie n'y est pas la bienvenue. Dans l'espace post-soviétique, on reproche de plus en plus à la Russie d'avoir des velléités néo-impériales. Et voilà que maintenant même sa politique intérieure est frappée d'ostracisme en Occident.

On doit cependant se rendre à l'évidence qu'historiquement, le destin de la Russie a toujours été lié à celui de l'Europe. Par conséquent, la confrontation ne peut profiter ni à la Russie ni à l'Europe. Aussi, la Russie et l'Europe doivent-elles cesser enfin de se considérer mutuellement comme des rivales. Elles doivent toutes les deux renoncer à la suspicion réciproque. Elles doivent enfin comprendre qu'elles ont besoin l'une de l'autre, que ce soit du point de vue de la sécurité internationale ou pour pouvoir permettre le développement économique durable et l'enrichissement culturel de leurs peuples.

Le point de vue de l'auteur ne coïncide pas obligatoirement avec celui de la rédaction.

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