Le monument à Boulgakov érigé au fond de son appartement

S'abonner
MOSCOU (par Anatoli Korolev, commentateur politique de RIA Novosti). L'épopée qui a duré près de quatre ans s'est achevée: un monument a enfin été érigé au célèbre écrivain russe Mikhail Boulgakov.

Mais il n'est pas facile de le voir! Ce monument - peut-être, unique au monde - a été installé dans l'appartement-mémorial de l'écrivain, au cinquième étage de la maison de la Ceinture des jardins (Sadovoïé koltso) où il a vécu dans les années 1920 dans un grand logement communautaire, dont les locataires étaient très nombreux. A présent, il abrite un mystérieux établissement, le "Centre d'éducation culturelle "Maison de Boulgakov". Si l'on se souvient de l'attitude de l'écrivain envers la notion soviétique d'éducation culturelle qu'il a maintes fois brocardée, instituer un tel établissement en hommage à l'écrivain satirique n'était pas une idée excellente.

L'escalier délabré conduit au dernier étage, tous les murs sont couverts d'inscriptions des admirateurs du talent de Mikhail Boulgakov. Ce sont, pour la plupart, des appels adressés à Satan, personnage de Mikhail Boulgakov: Voland, reviens, tant d'individus louches sont apparus à Moscou!

Les lecteurs savent que l'action du célèbre roman "Le Maître et Marguerite" se déroule dans cette maison, dans cet "appartement mauvais" qui appartenait avant la révolution à une riche bijoutière et que les esprits malins s'envolaient par l'une de ses fenêtres.

Les spécialistes de Boulgakov savent que la maison où a habité Mikhail Boulgakov était la première maison du mode de vie communiste irréprochable en Russie soviétique. C'est là qu'a été mis en œuvre pour la première fois le modèle d'autoadministration des locataires. Les bolcheviks ont essayé d'y créer un modèle de "commune" qui devait servir d'exemple, après son approbation, pour tout le pays.

Cette idée romantique n'a pas été concrétisée. Les locataires se sont servis du parquet pour chauffer les poêles artisanaux, ils ont brisé les ampoules à l'entrée de la maison, se sont battus et ont craché dans les casseroles des voisins.

Mikhail Boulgakov a ridiculisé cette petite utopie dans son récit "La Maison Elpit-Rabkomounna" et la grande utopie de la refonte de l'homme, dans sa nouvelle "Cœur de chien". L'écrivain les a écrits dans l'appartement où l'on vient d'inaugurer son monument.

La porte de l'appartement est blindée. Le musée n'est ouvert que pour les excursions. La visite doit être concertée préalablement avec l'administration. Certes, on peut y entrer simplement, si l'on a de la chance. Bref, il n'est vraiment pas facile de voir le monument érigé au célèbre écrivain.

Mikhail Boulgakov est représenté assis sur une chaise. La hauteur du monument est un peu inférieure à la grandeur d'un homme. La sculpture est faite en matériau bon marché: le gypse.

En regardant cette sculpture, on se demande avec amertume pourquoi un écrivain aussi prestigieux n'a mérité que le gypse de la part de Moscou? Pourquoi le monument a-t-il été installé dans l'appartement, et non pas dans une rue ou sur un boulevard?

Expliquant la conception, Svetlana Kostina, directrice du Centre d'éducation culturelle, souligne que "ce monument a été construit dans le style classique, sans le chat et sans le réchaud à pétrole".

Cette explication signifie que le monument en gypse est une réponse à l'idée grandiose du maire de Moscou Youri Loujkov d'ériger un monument à l'écrivain et aux personnages de son roman dans le quartier des Etangs du Patriarche (Patriarchié proudy).

Le concours a été remporté par l'éminent sculpteur moscovite Alexandre Roukavichnikov, auteur du magnifique monument à l'écrivain Vladimir Nabokov à Montreux, en Suisse. La mairie a alloué 70 millions de roubles à la construction du monument.

D'après le projet d'Alexandre Roukavichnikov, le monument à l'écrivain devait se composer de trois parties.

Un monument en bronze à Mikhail Boulgakov assis sur un banc démoli, le Christ marchant sur l'eau de l'étang et le réchaud à pétrole de Satan haut de 12 mètres avec un bas-relief où sont représentés les épisodes du roman.

Mais les locataires des maisons qui entourent l'étang ont unanimement protesté contre ce monument. Ni Mikhail Boulgakov, ni le Christ n'ont suscité d'objections, mais le réchaud à pétrole a indigné les Moscovites. Il a été interprété comme un véritable hymne au diable, comme un monument aux esprits malins, même comme une parodie de la Flamme éternelle du Souvenir au pied de la muraille du Kremlin. Des lettres collectives de protestation ont été envoyées à la mairie.

Le Conseil d'urbanisme de Moscou a pris la décision de transférer la construction du monument du centre de la capitale dans le quartier de l'Université, sur un versant des Vorobiovy gory (Monts des moineaux), sur un terrain situé non loin du monastère Saint-André d'où l'on découvre un panorama magnifique de la ville et où, soit dit à propos, se termine l'action du roman.

Il est vrai, une croix a été définitivement mise sur l'idée de présenter un réchaud à pétrole.

Seulement deux figures restaient: le monument en bronze à Mikhail Boulgakov assis sur un banc démoli et le Christ. Mais, au lieu d'aller sur l'eau, il marcherait sur la terre.

Les travaux préparatoires ont commencé en juillet 2004, mais l'archiprêtre Boris Danilenko, directeur de la bibliothèque synodale du Patriarcat de Moscou, a fait une déclaration inattendue.

"Nous ne sommes pas contre Mikhail Boulgakov et son célèbre roman, a-t-il dit, d'autant plus que de nombreuses personnes ont commencé à croire en Dieu après l'avoir lu. Mais il ne faut pas mélanger les genres: il y avait ici, devant les murs du monastère Saint-André, un cimetière où ont été enterrées au Moyen Age de multiples victimes de la peste. Le cimetière doit rester un endroit intouchable.

L'idée d'installer un tel monument sur une fosse commune est conforme aux fourberies de Voland".

Un office funèbre s'est tenu sur le lieu de l'installation prévue du monument à Mikhail Boulgakov pour commémorer le souvenir les Moscovites qui s'y reposent. Les paroissiens ont demandé au président Vladimir Poutine de ne pas profaner cette terre et, au lieu d'y ériger un monument à l'écrivain et à son roman, d'y construire une chapelle pour les cérémonies funèbres.

Les travaux ont de nouveau été arrêtés.

Le monument en gypse a été la réponse à Alexandre Roukavichnikov et au maire de Moscou.

Un monument dans un appartement: c'est la dernière blague de Voland.

Fil d’actu
0
Pour participer aux discussions, identifiez-vous ou créez-vous un compte
loader
Chat
Заголовок открываемого материала