Au sujet de la Corée du Nord sans hystérie

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MOSCOU, 15 février /par Dmitri Evstafiev, politologue de RIA Novosti/. La réaction à la déclaration de la direction nord-coréenne par laquelle elle a annoncé que la RDPC possédait l'arme nucléaire et que cette dernière était un moyen de dissuasion face aux Etats-Unis a été beaucoup moins retentissante qu'on aurait pu le supposer. On a l'impression que le monde l'attendait, et même qu'il l'a accueillie avec soulagement : "Enfin!" Certes, un regret du jour s'est fait entendre et rien de plus. Une autre chose est surprenante : on dirait que nul ne cherche en fait à savoir si la RDPC s'est effectivement dotée de l'arme nucléaire ou bien si elle ne cesse d'envelopper adroitement son programme nucléaire dans un brouillard d'incertitude, c'est-à-dire que la virtualisation de la politique dans la péninsule de Corée continue.

Certes, après la déclaration de Pyongyang le Traité de non-prolifération des armes nucléaires, déjà à moitié vif, s'est approché de la mort clinique. Mais on aurait tort de tomber dans la mélancolie en apprenant qu'un accord cesse d'être d'actualité. Les Etats-Unis, notre principal partenaire stratégique, nous fournissent depuis longtemps déjà un exemple de prise de position judicieuse, pragmatique envers le droit international : seuls les accords répondant aux intérêts stratégiques doivent être respectés et observés. Et seulement lorsque cela répond aux intérêts immédiats de la sécurité nationale. Les Etats-Unis ont eu besoin de négliger l'existence de l'ONU pour renverser Saddam Hussein, et ils l'ont fait. Ils ont maintenant besoin de sortir du bourbier irakien, ce qui requiert des dépenses de plus en plus importantes, et ils se sont souvenus de l'existence de l'ONU. Et de la nécessité de renforcer la solidarité transatlantique, à moitié oubliée. Il faut apprendre auprès des classiques du genre, d'autant que les approches américaines ont démontré leur efficacité.

Le Traité de non-prolifération des armes nucléaires est, bien entendu, une chose très positive. Grâce à lui la République de Djibouti n'a pas encore accédé à l'arme nucléaire. Et pourtant, les pays qui le voulaient, et surtout ceux qui en avaient réellement besoin, l'ont créé en dépit du Traité. La RDPC possédait toutes les quatre composantes nécessaires à la création de l'arme nucléaire : le besoin politique, le besoin militaire, la volonté politique et l'existence d'une base industrielle. A propos de cette dernière composante : il est grand temps de cesser de considérer la RDPC comme un pays arriéré franchissant la phase de développement pré-industrielle. Bien sûr, la Corée du Sud produit des téléphones portables et du matériel DVD. Mais la RDPC exporte des missiles... On pourrait raconter des histoires, par exemple celle de l'achat par la Corée du Nord de l'arme nucléaire à l'ex-Union Soviétique, mais ce serait de la propagande politique. La réalité est telle que la RDPC est un Etat industriel développé dont les dirigeants savent ce qu'ils veulent pour atteindre leurs objectifs.

D'autre part, il est évident que pour la RDPC l'arme nucléaire est un moyen défensif. Il n'a pour but que de prévenir une éventuelle attaque venant du côté des Etats-Unis. Quant à savoir comment qualifier cette politique, de chantage ou de dissuasion nucléaire, cela dépend de ce que vous pensez personnellement de Kim Jong-il et de la culture politique nord-coréenne. Laquelle n'est pas - hélas ! - sans reproches. Laissons donc sur la conscience des politologues le postulat qu'un régime totalitaire possédant l'arme nucléaire est plus dangereux qu'un régime non totalitaire qui a crée l'arme nucléaire au mépris du Traité de non-prolifération.

Soyons objectifs : si Israël, l'Inde et le Pakistan ont le droit de rester hors du Traité de non-prolifération et de posséder l'arme nucléaire, pourquoi alors la RDPC n'aurait-elle pas ce droit ? Tout compte fait, Pyongyang n'a pas moins, mais peut-être même plus de raisons de posséder l'arme nucléaire du pointde vue de la sécurité que les pays cités ci-dessus. Rappelons que c'est seulement à l'endroit de la RDPC que l'unique super-puissance qui, à propos, est officiellement en trêve avec la Corée du Nord, a déclaré la possibilité d'une attaque contre ses sites militaires et son infrastructure nucléaire et la nécessité de changer son régime politique.

Pourquoi en fait la Corée du Nord nucléaire serait-elle mauvaise pour la Russie? Parce que nous n'aimons pas le régime politique en place dans ce pays? Si tel est le cas, ne commençons-nous pas, en proie au néophysme démocratique, à nous conduire à l'égard de la RDPC comme les Etats-Unis et les pays européens se comportent à notre égard, à savoir à lui apprendre à vivre?

Essayons d'abord de comprendre quel est l'effet réel de la déclaration de Pyongyang. A-t-elle augmenté ou diminué la probabilité d'une guerre dans la péninsule de Corée? J'oserais supposer qu'elle l'a diminuée. Car aucun homme politique - qu'il soit américain ou allié des Etats-Unis - ne veut recevoir (avec 10% de probabilité) une bombe nucléaire sur la tête, qu'elle soit de faible puissance ou sale, portée à destination par un vecteur obsolète. Il se trouve donc que Pyongyang n'a pas diminué mais a renforcé la stabilité régionale, qu'il possède réellement une bombe nucléaire ou seulement une maquette en plexiglas à l'échelle 1:100.

D'ailleurs, les Etats-Unis et d'autres pays du bloc occidental l'ont bien voulu. Ils ont fait tant et si bien en cherchant à convaincre la RDPC de son propre isolement que Pyongyang a fort bien pu décider que l'annonce de la possession de l'arme nucléaire était l'unique moyen de prévenir une guerre. Morale : n'acculez pas un rat au mur, il peut se jeter sur vous. Ce que feraient bien de méditer ceux qui foncent tête baissée vers un conflit armé avec l'Iran.

Revenons maintenant au problème de la réalité virtuelle dans la péninsule de Corée. On a l'impression qu'en livrant bataille à la prolifération nucléaire en Asie de l'Est, nous - je veux dire la Russie également - avons négligé un processus de loin plus important et plus compliqué. Celui de la réunification pacifique des deux Corées et de l'apparition d'un nouvel acteur puissant dans la région. Il est temps de réfléchir à la manière dont se développeront les relations économiques et politiques dans la région lorsque nous nous réveillerons un jour dans une réalité nouvelle. N'a-t-on pas le sentiment que l'annonce par la RDPC de la possession de l'arme nucléaire est un atout supplémentaire dans le marchandage secret sur la réunification ? Et que si la RDPC s'est décidée à la faire aujourd'hui (avouez qu'il n'y a pas de raison visible à une action aussi brusque), c'est parce que ce marchandage entre dans sa phase finale? Autant dire qu'au lieu de se tordre les bras et de pleurer sur le sort tragique du Traité de non-prolifération, les participants aux négociations à six doivent commencer à réfléchir sur la manière dont ils vont coexister avec un Etat qui réunira les potentialités économiques du Sud et le potentiel militaire du Nord. A propos, l'arme nucléaire ne sera pas superflue pour garantir le statut du nouvel Etat. Elle coupera à certains l'envie de traiter avec dédain les Coréens, aussi bien ceux du Nord que ceux du Sud. On a parfois eu l'impression que pour certains pays les négociations à six sur le programme nucléaire nord-coréen n'étaient pas l'outil idéal pour créer un modèle de sécurité en Asie du Nord-Est mais un moyen de gagner du temps en attendant que soit le régime nord-coréen s'effondre sous le poids des problèmes intérieurs, soit les Etats-Unis déclenchent une intervention éclair et renversent encore un chef totalitaire. C'est pour cette raison qu'en Occident on a tant aimé les informations sur les Nord-Coréens qui fuyaient leur pays pour chercher refuge ailleurs, sur la famine dans le pays et sur les scandales dans la famille de Kim Jong-il. Sans voir l'essentiel derrière les détails.

LaRussie peut certainement rester toujours sur ce "mainstream" remarquable où elle a, au moins, la possibilité de prendre un raccourci. D'autant que les dirigeants russes, ont, parmi très peu d'autres, vu Kim Jonh-il en chair et en os, l'ont regardé dans les yeux et, peut-être, ne l'ont pas entendu parler que des informations officielles sur les travaux champêtres. Il serait bon de se souvenir, tant qu'il n'est pas trop tard, des projets économiques que la Russie avait proposé pour encourager le dialogue Nord-Sud. Il est temps de se mettre à l'œuvre pour les ranimer dans le contexte des nouvelles conditions historiques. Ce sera de loin plus productif que de sangloter sur le sort du Traité de non-prolifération.

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