La bombe nord-coréenne à la lumière du futur Sommet russo-américain à Bratislava

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par Alexeï Arbatov, directeur du Département de la sécurité internationale à l'Institut de l'économie mondiale et des relations internationales (IMEMO) de l'Académie des Sciences de Russie

A la veille de la rencontre entre le Président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, et le Président des Etats-Unis, George W. Bush, je caractériserais plutôt comme normales les actuelles relations russo-américaines. Nous ne sommes pas des ennemis les uns aux autres. Notre coopération bilatérale est manifestement insuffisante aujourd'hui, car elle est incomparable avec le poids effectif des Etats-Unis et de la Russie dans le monde. Aussi, a-t-on tout lieu de constater qu'une sorte de stagnation dangereuse s'est installée dans les relations entre la Russie et les Etats-Unis. Je ne parlerai pas là de crise. Par contre, la crise nous l'avons frôlée dans nos relations bilatérales pendant les dernières présidentielles en Ukraine. La Russie et les Etats-Unis s'étaient aussi retrouvés au bord d'une crise à l'époque où les Américains ont déclenché leur opération militaire en Irak. Et, avant cela, ils avaient même voulu imposer leur propre résolution au Conseil de sécurité de l'ONU, tout en menaçant de sanctions sévères les pays qui opposeraient leur veto à cette résolution. Ainsi, nous ne parlerons pas de "crise" aujourd'hui, ce qui n'empêche que la stagnation est un état plutôt dangereux. Car la stagnation mène inévitablement au recul en arrière, à la réduction de la coopération et à l'aggravation des contradictions.

Les relations entre la Russie et les Etats-Unis sont entachées de très nombreux problèmes qui attendent toujours leur solution. Néanmoins, on en parle peu. Au lieu de les examiner, les parties se bornent à des communiqués superficiels, à des déclarations sans conséquences et à des accords en tout genre.

En effet, depuis déjà de très longues années, les deux grandes puissances n'ont pas signé un seul accord sérieux. C'est, somme toute, la faute del'administration américaine pour qui les accords internationaux n'existent tout simplement pas. Mais suivre un tel principe revient tout simplement à nier les relations internationales. Ce n'est sans doute par hasard que depuis les temps lointains de Hugo de Groot (Grotius), les accords internationaux constituent le tissu même des relations internationales. On ne faisait en fait que constater les intérêts communs des Etats. Mais si les Américains ne veulent pas coopérer sur la base des accords, la Russie doit s'employer à l'obtenir. Pourtant, la politique russe sur ce plan manque, tout d'abord, d'initiative. Ensuite, elle n'est pas du tout concertée. Il arrive très souvent que le ministère de la Défense, le Conseil de sécurité, le ministère des Affaires étrangères et diverses structures de commerce extérieur agissent à leur guise, c'est à qui fera mieux ou plus que l'autre.

Je ne veux pas comparer le prochain Sommet russo-américain de Bratislava à un match de football, bien que la Russie soit parfaitement capable de marquer des buts contre le camp américain. Les Américains ne manqueront pas de critiquer la politique intérieure de la Russie. Et pour beaucoup, cette critique sera sans doute méritée. En outre, la partie américaine exigera, de toute évidence, de Moscou qu'il soutienne sa politique en Irak et en Iran. Et là, on pourrait appuyer l'Amérique sur certains points, tout en notifiant plus strictement notre propre attitude, qui est parfaitement argumentée et coïncide avec la prise de position de l'Europe Occidentale. Mais il est aussi des aspects où Washington mérite aussi des critiques. Est-ce que les arsenaux nucléaires ont disparu? N'avons-nous pas convenu de procéder à une nouvelle réduction des armements stratégiques offensifs en 2002? Pourtant, une entente appropriée est intervenue, et il avait même été décidé qu'elle ferait l'objet d'un traité spécial. Il n'en est toujours rien. Quant aux accords sur la défense antimissiles, rien n'a été fait, là non plus. Pire, les Etats-Unis veulent mettre au point de nouveaux armements nucléaires qui seraient considérés comme une arme conventionnelle d'une puissance explosive élevée. C'est une tendance extrêmement dangereuse.

Quand les grandes puissances nucléaires ne font rien de sérieux pour réduire leurs propres arsenaux nucléaires, tout en insistant invariablement sur la dissuasion nucléaire, sur la doctrine de la première frappe et la modernisation des armements, que peut-on attendre des Etats non nucléaires? Ils observent attentivement les Etats-Unis et la Russie et pensent qu'ils devraient, eux aussi, se doter d'une telle arme. A plus forte raison s'ils tiennent compte de l'expérience de l'Irak. En effet, les Etats-Unis ont agressé ce pays en renversant le régime en place. Je ne me prononce pas sur la nature, bonne ou mauvaise, de ce régime. Toutefois, cette action militaire était illégitime sans l'aval du Conseil de sécurité de l'ONU. Et voilà que la Corée du Nord déclare posséder ses propres forces de dissuasion nucléaire. Bluff ou réalité?! C'est aux spécialistes de l'établir. Toujours est-il que les Américains ont tout de suite abandonné leurs menaces directes à l'endroit de la RDPC pour entamer avec Pyongyang des négociations à six afin de persuader les Nord-Coréens de renoncer à leur programme nucléaire. Quel exemple à imiter pour d'autres pays! Fabriquez donc votre propre arme nucléaire, ou prétendez, du moins, la posséder. Dans ce cas, on va discuter avec vous et vous prendre au sérieux. Bien plus, la Corée du Nord a récemment déclaré son retrait unilatéral du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et des négociations à six sur la cessation de ses programmes nucléaires et prétend maintenant avoir créé sa propre arme nucléaire.

Les problèmes de la non-prolifération des armes de destruction massive (ADM) seront, que soit au plan général ou au plan concret, incontestablement examinés au cours de la future rencontre de Bratislava entre lesPrésidents russe et américain. Je pense que, concrètement, les programmes nucléaires de l'Iran vont alimenter une vive discussion. Nul n'ignore que les Etats-Unis accentuent leurs pressions sur l'Iran. Ces pressions s'expliquent tant par les programmes nucléaires de Téhéran que par l'attitude qu'adopte invariablement l'Iran sur le problème de l'Irak. Washington se préoccupe aussi du fait que l'Iran appuie le Hezbollah. On sait parfaitement que le terrorisme international n'est pas fait d'organisations éparses, tels des îles dans l'océan. Il y a là aussi le Hamas et la nébuleuse Al-Qaïda.

Constatant que la Russie fait confiance à l'Iran, qui affirme que son programme nucléaire est exclusivement civil, alors que les Etats-Unis n'y attachent aucun crédit, l'Europe s'est chargée du rôle d'arbitre, ce qui est très positif en soi. Les plus grandes puissances européennes - l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne - ont pris l'initiative de régler le problème du programme nucléaire iranien par le biais d'un énorme paquet d'accords qui débordent largement le cadre du nucléaire civil. Ce paquet comprend divers aspects diplomatiques, la future adhésion de l'Iran à l'Organisation mondiale du Commerce (OMC), les investissements et le débouché des compagnies européennes sur le marché iranien. Tout cela est proposé à l'Iran à titre de récompense, pour que Téhéran renonce de son plein gré aux éléments de son programme nucléaire qui sont en fait autorisés par le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, mais ont une double destination. La Russie garantit des fournitures de combustible nucléaire pour la Centrale nucléaire de Bushehr et l'ultérieur retrait du combustible brûlé. Par conséquent, la position russe complète celle de l'Europe. Du moment que l'Europe est l'allié le plus proche des Etats-Unis, on a tout lieu de supposer qu'elle exerce une influence certaine sur la politique de Washington.

Somme toute, je pense que la rencontre entre les Présidents de la Russie et des Etats-Unis à Bratislava ne fera pas progresser sérieusement les relations russo-américaines, mais les empêchera d'atteindre un seuil critique. C'est que les divergences sont très nombreuses dans les rapports bilatéraux. Depuis ces dernières années, et notamment, l'année dernière et même au cours de quelques mois précédents, pratiquement tous les problèmes internationaux qui s'annonçaient devenaient inévitablement l'objet de très graves contradictions entre Moscou et Washington, en commençant par l'Irak et en finissant par l'Ukraine. Aussi, est-il tout à fait évident que les Présidents doivent faire toute la lumière sur les positions de leurs pays respectifs, s'entendre là où les divergences peuvent être surmontées et voir où leurs contradictions sont vraiment sérieuses.

L'avis de l'auteur ne coïncide pas obligatoirement avec celui de la rédaction.

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