Le dernier appel à la paix lancé par Aslan Maskhadov est voué au même sort peu réconfortant. Il est peu probable que l'attention attachée dans le monde à cette invite ait été en mesure de convaincre le Kremlin d'entamer des pourparlers avec ses ennemis. Quant aux menaces proférées simultanément par le chef de guerre Chamil Bassaïev de poursuivre les attentats, elles n'ont fait que conforter les Russes dans leur opiniâtreté et ont valu à la chaîne de télévision britannique ayant servi de relais à Bassaïev une volée de bois vert des autorités russes. Les généraux russes n'avaient d'ailleurs prêté aucune attention au communiqué alarmant diffusé au plus fort de l'altercation par Boris Berezovski et selon lequel les Tchétchènes pourraient être en possession de la bombe nucléaire.
Comme toujours, tout s'en est allé en eau de boudin. On a l'impression que le Kremlin, les Tchétchènes et la communauté internationale se livrent à une interminable danse rituelle: les séparatistes ne quittent pas l'avant-scène, jetant de l'huile sur le feu de l'irritation que cette guerre provoque dans l'arène internationale; les autorités russes refusent de négocier; finalement les deux parties regagnent leurs tranchées respectives.
Durant la semaine les propositions de paix d'Aslan Maskhadov et les appels aux pourparlers n'ont suscité aucune réaction outre-Atlantique. Bien que ces derniers mois Washington n'ait pas lésiné en propos désobligeants à l'adresse de Moscou, le problème de la Tchétchénie semble rester hors de son champ de vision. L'ambassadeur des Etats-Unis en Russie, Alexander Vershbow, a confirmé que son pays était disposé à aider Moscou à en finir avec les terroristes en Tchétchénie et indiqué qu'il était nécessaire de tenir des élections plus équitables, mais sans dire un mot sur les négociations. Dans sa dernière intervention au sujet de la Russie, la secrétaire d'Etat américaine, Condoleezza Rice, a évoqué la collaboration antiterroriste mais sans prononcer une seule fois le mot "Tchétchénie". Et si Washington continue de protéger certains membres de la diaspora tchétchène, le gouvernement américain a officiellement qualifié de terroriste le groupement de Chamil Bassaïev et a cessé depuis longtemps de préconiser des pourparlers avec Aslan Maskhadov.
L'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (APCE) est peut-être l'organisation qui condamne le plus vivement la guerre en Tchétchénie. Au mois de mars elle entend prendre part à des négociations entre d'anciens émissaires d'Aslan Maskhadov et une délégation de Tchétchènes pro-russes, cependant il n'est pas dans ses intentions d'inviter des représentants d'Aslan Maskhadov. Les libéraux les plus convaincus admettent que même si des négociations se tenaient à un niveau plus haut il est peu probable qu'elles débouchent sur des décisions d'importance.
Aussi lasse de la guerre la Russie soit-elle, les Russes pensent de plus en plus que la paix en Tchétchénie est impossible. Cette certitude est même parfois attisée par le Kremlin en évitant d'évoquer toute possibilité de pourparlers.
La position de la Russie en ce qui concerne la guerre en Tchétchénie a maintes fois été critiquée à l'étranger, cependant jusqu'ici personne n'a déposé sur le bureau de Vladimir Poutine une résolution à même d'être matérialisée. Personne non plus ne lui a démontré qu'il était effectivement nécessaire de rechercher cette solution. Cette guerre lui a permis d'accéder à la présidence et la sortie du conflit pourrait remettre en question son avenir politique. Cependant, ce n'est pas là son atout le plus précieux. Son argument le plus puissant réside dans le fait qu'il n'ya personne à qui s'adresser en Tchétchénie.
Même les adversaires les plus farouches de la guerre admettent que les forces des Tchétchènes sont disparates et que les chefs modérés des séparatistes sont une espèce en voie de disparition. Bien qu'à l'époque Aslan Maskhadov ait tenté de se faire une image de pacificateur en condamnant les grands attentats terroristes, il n'a strictement rien fait pour reconquérir la confiance de la partie russe après que son accession au pouvoir en Tchétchénie dans les années 90 ait conduit à la ruine totale. Et le plus important aujourd'hui, c'est que l'influence qu'il exerce maintenant en Tchétchénie a les mêmes résultats qu'à l'époque de sa présidence.
Mis à part Aslan Maskhadov, sur la scène internationale on connaît encore Chamil Bassaïev, mais il est par trop imbu de sa réputation de terroriste pour qu'on puisse l'inviter à s'asseoir à la table de négociation. En outre, il est soumis à des pressions de la part de certaines forces tchétchènes jugeant qu'elles ne doivent pas forcément faire leurs des plans de paix signés par Bassaïev, par Maskhadov ou par les deux à la fois.
C'est triste à dire, mais maintenant la question de savoir ce qui a poussé Aslan Maskhadov a avancer ses propositions - une réelle volonté de paix ou simplement une tentative pour occuper quelque temps le centre de l'attention générale et permettre à ses troupes de souffler et de se regrouper - n'a plus aucune importance. Les propos de Boris Berezovski eux aussi n'ont plus d'écho. Qu'ils aient été ceux d'un homme désireux de mettre fin à la guerre ou simplement le fruit de l'ambition d'un ancien super-riche tentant de redevenir le promoteur du dialogue entre le Kremlin et les séparatistes tchétchènes, c'est désormais sans importance. Le résultat reste le même: néant.
Quand la confusion politique a commencé en Géorgie et en Ukraine, Vladimir Poutine s'était retrouvé dans l'isolement international, sa réputation avait été malmenée de partout et finalement il avait été obligé d'accepter dans les deux pays un résultat qu'il ne pouvait pas considérer comme favorable pour lui. Cependant il est impossible en principe d'accepter une telle chose en Tchétchénie car toute solution dans ce sens entraînerait une intervention militaire étrangère, et cela aucun pays au monde ne l'accepterait.
La sortie sur les écrans du film d'action "Litchny nomer" (distribué à l'étranger sous le titre "Countdown", "Compte à rebours") illustre on ne peut mieux l'état actuel de la "question tchétchène". Le personnage principal du film, un agent secret russe, est enlevé par des Tchétchènes pour le compte d'un oligarque russe ayant fui la Russie. L'agent est cruellement torturé. Devant une caméra vidéo il finit par s'accuser d'avoir organisé des attentats contre des civils en Russie. Cependant, l'agent secret réussit à s'enfuir avec la complicité d'une journaliste anglaise. Pendant ce temps, le perfide oligarque recrute des Arabes et des Tchétchènes pour qu'ils procèdent à une prise d'otages dans un cirque russe tandis que lui se présentera par la suite sous l'auréole d'un sauveur. Seulement les Arabes s'avèrent être de véritables terroristes et sous la couverture de l'attentat ils regagnent l'étranger en possession d'une bombe nucléaire.
L'art est peut-être une réflexion de la vie. Ou de la propagande. En tout cas on sait qui est qui.