Le public russe qui a d'abord accueilli avec méfiance les opéras et les ballets empruntés à l'Occident commence à s'y habituer. Que voulez-vous, le répertoire traditionnel national du Bolchoï a vieilli, et les nouveaux spectacles brillants - par exemple, le "Libertin" d'Igor Stravinski, mis en scène par Dmitri Tcherniakov - sont peu nombreux pour un théâtre de renommée mondiale.
La seule issue consiste à emprunter les spectacles classiques en les copiant dans telle ou telle mesure. D'autant plus que le public est déjà formé aux expériences artistiques pratiquées par l'Occident: la chaîne de télévision "Koultoura" diffuse chaque semaine les opéras et les ballets des meilleurs théâtres européens et américains. Par conséquent, le public s'initie au théâtre lyrique "moderne".
Le Bolchoï n'implante plus le style monumental. Même dans le spectacle grandiose qu'est "Turandot" de Puccini dans la version de l'Américaine Francesca Zambello, on sent nettement l'ironie. D'ailleurs, peut-on se passer aujourd'hui de l'ironie, de la parodie et du jeu?
Il est pratiquement impossible d'imposer l'art "sérieux" au public actuel. Les spectateurs contemporains recherchent dans le domaine du Beau tout d'abord des divertissements, des plaisanteries, élégantes ou non. Les gens veulent, sinon les rires, du moins les sourires, ils ne veulent pas qu'on leur montre les souffrances de l'âme et les virages intellectuels génétiquement propres à l'art russe. L'attitude envers la musique classique est de plus en plus souvent celle du consommateur envers le produit payé un prix abordable. Ceux qui vont au Bolchoï le font souvent pour le prestige, et non pas par amour du Beau.
Dans l'ensemble, les spectacles occidentaux sont mieux adaptés à cet intérêt du public. En partie, ils confèrent un caractère cosmopolite à l'art russe sur ce plan. Le "Hollandais Volant" mis en scène l'année dernière, conjointement avec le Bayerische Staatsoper, a été, dans l'interprétation de l'Allemand Peter Konvichni, l'un des plus brillants spectacles du Bolchoï, un hybride viable "Est-Ouest", excellent du point de vue esthétique et commercial. Peter Konvichni, qui interprète parfaitement Wagner, a présenté pour la première fois le "Hollandais" au Bolchoï et a remporté un grand succès.
La première de "Falstaff" de Giuseppe Verdi qui aura lieu le 18 février ne sera pas une exclusivité. Ce sera un nouveau clone du spectacle occidental, bien qu'il suscite la joie du Bolchoï et du public. Les Russes verront pour la première fois l'opéra comique écrit d'après la pièce de Shakespeare "Les Joyeuses Commères de Windsor". A l'âge de 80 ans, Giuseppe Verdi, l'un des compositeurs les plus talentueux et les plus féconds, a créé un nouveau chef d'uvre, dont le personnage principal n'a rien d'héroïque par son image et son comportement, mais qui est incontestablement charmant et espiègle.
L'opéra sur Falstaff, fripon et boute-en-train, a été emprunté à La Scala de Milan avec laquelle le Bolchoï coopère. Il a été mis en scène en 1980 par le célèbre Giorgio Strehler en tandem avec le scénographe Ezio Frigerio. "Falstaff" a été présenté en Russie grâce aux efforts de Marina Bianchi qui était assistante de Giorgio Strehler. D'ailleurs, tout un groupe d'Italiens est arrivé à Moscou pour adapter le chef-d'uvre italien à la scène moscovite.
Le chef d'orchestre est Alexandre Vedernikov, directeur musical du Bolchoï, qui adore cet opéra de Verdi. Quant aux chanteurs, on mise sur les jeunes qui ont aujourd'hui bien plus de possibilités de faire leurs preuves qu'à la fin du 20e siècle.
Un autre brillant spectacle-copie fera son apparition en juin au répertoire du Bolchoï: "Madame Butterfly" de Giacomo Puccini. Son auteur, l'Américain Robert (Bob) Wilson - metteur en scène-culte - se rendra à Moscou pour adapter ce spectacle à la Russie. Il travaillera avec le chef d'orchestre italien Stefano Ranzani.
Ce sont deux projets grandioses prometteurs du point de vue commercial. Le Bolchoï ne peut pas ignorer le marché, la conjoncture. Il n'y a là rien d'alarmant, tout simplement, il adopte les standards occidentaux. Le danger principal réside dans le fait qu'en cette période d'apprentissage occidental, le théâtre risque de perdre son originalité, son visage, qui est vieux, un peu fatigué, mais tout de même attrayant.