Les causes de la stabilité politique

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MOSCOU./ /par Iouri Filippov, commentateur politique de RIA Novosti/. Le vote à la Douma de la motion de censure déposée contre le gouvernement russe par les députés communistes s'est achevé par une défaite de ses organisateurs. Pas du point de vue du résultat quantitatif : il n'était pas une surprise. Autre chose est plus importante : l'opposition n'a pas réussi à engager une discussion politique sur la monétisation des avantages sociaux, c'est-à-dire sur la réforme qui met un point final à la politique sociale qui a été appliquée dans le pays au cours de ces dernières décennies, à l'époque soviétique et post-soviétique.

Le débat, à la Douma, portait principalement sur les insuffisantces constatées dans la préparation technique et organisationnelle par le gouvernement de cette réforme sans mettre pour autant en cause le bien-fondée de l'option pour la monétisation des avantages sociaux. On peut en conclure que la réforme sociale russe doit franchir un chemin truffé d'écueils mais ne se laissera probablement pas politiser à l'avenir non plus.

Pourquoi? Tout d'abord parce que, à la différence de beaucoup d'autres réformes économiques russes qui démarraient pour s'arrêter à mi-chemin, telles que la réforme des retraites ou la restructuration des monopoles naturels, la réforme en cours est assez bien préparée. Du moins du point de vue économique.

Depuis ces cinq dernières années la Russie a un budget excédentaire équilibré, les revenus de l'Etat augmentent d'année en année en valeur absolue, le système fiscal tourne rond, la discipline des paiements est respectée. Le pays s'est dotée d'un Fonds de stabilisation dont le montant atteindra tout prochainement 30 milliards de dollars, à la faveur des recettes particulièrement importantes des exportations de matières énergétiques. Dans une situation critique, l'Etat pourrait compter sur des ressources garanties pour combler un éventuel déficit de financement de la monétisation des avantages sociaux.

Non moins importante est la composante politique de la réforme. Il ne serait pas exagéré d'affirmer que le président Vladimir Poutine a mis tous les cinq ans qu'il a passés au Kremlin à préparer cette réforme. Il a créé des outils et des institutions politiques qui permettent de gérer et de contrôler la marche des processus socio-économiques tout en assurant la stabilité politique dans le pays. Son prédécesseur Boris Eltsine se limitait, en règle générale, à approuver les idées et les programmes des ministres libéraux sans trop se soucier de leur réalisation. L'élaboration de programmes libéraux hardis est devenue, sous Eltsine, une sorte d'activité d'Etat et a favorisé plus d'une carrière des plus brillantes. Mais l'affaire en finissait d'ordinaire là. La machine de l'Etat était dans un état si lamentable qu'elle était impuissante de la mener à bonne fin.

Aujourd'hui la situation est diamétralement contraire. Les fonctionnaires au gouvernement et les députés à la Douma regrettent principalement que la population comprenne mal l'idée de la monétisation et que les réformateurs soient à court de moyens pour bien l'expliquer et faire clairement sa propagande. Mais l'idée que l'Etat n'aurait pas assez de force pour mener à bien l'affaire ne vient à personne.

Coté appui législatif de la réforme, il n'y a aucun problème sérieux. Si les lois réformatrices des années 1990 sortaient souvent étriquées du marchandage et des compromis conclus entre la droite et la gauche, l'actuelle majorité constitutionnelle de 307 sièges du parti proprésidentiel Russie Unie au parlement permet d'adopter des textes venant du gouvernement sans altérer les idées qu'ils sont appelés à traduire.

En ce qui concerne le gouvernement, sa réforme mise en œuvre par Poutine le printemps dernier exclut la moindre opposition à l'option de l'Etat pour la monétisation. Destitué par Poutine l'année dernière, le premier ministre Mikhaïl Kassianov pouvait se permettre, par exemple, de mettre en doute, du haut de la tribune de la Douma, la possibilité de doubler le PIB en dix ans, objectif que le président Poutine avait évoqué dans un de ses messages à l'Assemblée Fédérale. Après cette sortie du premier ministre les analystes se sont demandé si Kassianov n'allait pas être mis à la porte et devenir un contrepoids politique à Poutine, capable de lui faire concurrence à l'élection présidentielle.

Appliquer ce genre de schéma dans la situation actuelle serait absurde. Poutine tient régulièrement des réunions avec les membres du gouvernement responsables de la monétisation, leur fixe des tâches et demande qu'elles soient remplies scrupuleusement. Si une démission doit quand même être décidée (une partie des députés de Russie Unie demande, par exemple, la démission du ministre de la Santé publique et du Développement social, Mikhaïl Zourabov, qui, à leur avis, a commis des erreurs grossières au cours de la monétisation), ce ne sera qu'un ajustement technique et non pas une rupture de la tendance politique. Un ministre moins adroit peut faire place dans le gouvernement à un autre, plus efficace, mais cela ne serait qu'une décision pragmatique et jamais un événement politique.

Les mécanismes de la stabilisation politique mis en route par Poutine se sont mis à tourner maintenant au niveau régional. A la fin de l'année dernière est entrée en vigueur une loi en vertu de laquelle les chefs des entités formant la Fédération de Russie ne sont plus élus directement par le peuple, comme avant, mais sont approuvés par les parlements régionaux sur la présentation du chef de l'Etat.

Il y a sept à huit ans, lorsque la Russie était confrontée aux problèmes de la stabilisation macro-économique, une vague de protestations contre les retards des salaires a déferlé sur le pays. Dans certaines régions les gouverneurs qui devaient leur mandat aux électeurs et non pas au chef de l'Etat et aux députés régionaux ont pris la tète des colonnes des manifestants. Aujourd'hui, la majorité des gouverneurs, placés devant la nécessité de monétiser les avantages sociaux sans trop de frais, cherchent l'argent nécessaire et expliquent la politique du gouvernement à la population. Ils sont des stabilisateurs et non pas des troubles-paix.

L'opposition russe, libérale et patriotique de gauche, s'est retrouvée dans une situation difficile. Après les législatives de décembre 2003 elle a été laissée à la marge de la vie politique, évincée par le parti proprésidentiel Russie Unie, et les à-coups de l'actuelle réforme sociale sont pour elle une belle occasion pour prendre du poids politique. Ce qui n'est d'ailleurs pas le cas. La droite garde la bouche cousue parce que la monétisation des avantages sociaux est l'objectif de son programme dont elle n'a cessé de parlé durant les années 1990 sans jamais tenter de le réaliser. La gauche et les nationalistes s'efforcent de protester mais ils se sont désunis et enlisés dans les conflits intestins et restent écrasés sous le poids de la conciliation acceptée avec les autorités au cours de ces dernières décennies (poids des marchandages et compromis mentionnés plus haut). En fait, même la critique la plus radicale de la réforme sociale par le parti Rodina et ses députés se ramène à l'exigence d'un ajustement des transformations. De toute façon, il s'agit d'un aspect strictement technique mais jamais de l'objectif, de la tactique mais jamais de la stratégie. La stratégie, en Russie, c'est le président qui la définit. S'étant positionné dans le monde et dans son pays comme homme politique du centre droit, le président Poutine met les bouchées doubles pour accélérer la mise en œuvre d'une politique de centre droit en s'appuyant sur le mécanisme d'Etat qu'il a lui-même bâti. Ce mécanisme est le garant de la stabilité politique en Russie et tourne à ce jour sans à-coups.

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