Russie - Ukraine. Réponse aux libéraux

S'abonner
Moscou, 8 février (par Dmitri Evstafiev, politologue - RIA Novosti).

Les libéraux russes font parfois des découvertes remarquables. La victoire remportée par Viktor Iouchtchenko à la présidentielle et la nomination de Ioulia Timochenko à la tête du gouvernement de l'Etat voisin ont fait apparaître une multitude de commentaires affirmant que tout est pour le mieux. Ioulia Timochenko y est présentée pratiquement comme un leader pro-russe avec qui il faut savoir s'entendre. Il faut probablement consulter le général Oleïnik sur la façon de s'entendre avec celle-ci, lui qui a déjà été condamné et a fait de la prison pour ce genre d'ententes. Quant à Viktor Iouchtchenko, on ne sait pas s'il se trouvait ou s'il se trouve toujours à "la croisée des chemins" en ne pensant qu'à une chose: comment établir des rapports excellents avec la Russie? Certains néophytes parmi les plus zélés du "scénario orange" vont jusqu'à affirmer que Viktor Iouchtchenko veut trouver un idéal, un "aimant" vers lequel la Russie tendra irrésistiblement. Il s'avère, en même temps, que la faute en incombe au Kremlin qui s'est trompé d'enjeu. De plus, il apparaît que les "tchékistes" (agents du FSB) de Saint-Pétersbourg sont les ennemis principaux de l'idylle russo-ukrainienne (!).

Tout d'abord, interrogerons-nous: Viktor Iouchtchenko, se trouvait-il vraiment à la croisée des chemins? Probablement, il ne s'y trouvait pas, parce que Viktor Iouchtchenko n'était pas un leader indépendant. Dès le début, il a pris de multiples engagements envers non seulement ses sponsors occidentaux, mais aussi envers ses partenaires de la coalition qui sont devenus ensuite plus nombreux au cours du processus électoral. En fait, on ne peut qu'admirer la manière dont Viktor Iouchtchenko réussit à s'entendre avec des figures aussi différentes (au sens propre et figuré) que A. Moroz, I. Timochenko A. Pintchouk, P. Porochenko et A.Skipalski, personnalités dont il faut se méfier ...

Certes, pour survivre dans l'entourage des démocrates patentés aux dossiers juridiques chargés, Iouchtchenko doit avoir une bonne "couverture". Que cela nous plaise ou non, cette couverture se trouve à l'ambassade américaine. Par conséquent, il faut s'entendre non pas avec Viktor Iouchtchenko ou Ioulia Timochenko, mais avec les Etats-Unis pour qu'ils tiennent compte des intérêts de la Russie en Ukraine. L'entente est probablement possible. Bien entendu, la corde sur laquelle le président ukrainien se tient en équilibre se rompra tôt ou tard, d'autant plus que même si l'Ukraine reçoit quelque chose "pour les réformes", cela ira non pas à Kiev, mais à Varsovie, centre principal d'exportation de la démocratie en Europe et en Asie. Une entreprise fort rentable, il faut l'avouer.

A propos, il sera intéressant de voir comment Viktor Iouchtchenko pourra cumuler l'orientation politique pro-américaine, la nécessité de drainer des capitaux de l'UE "pour les réformes" et le respect des intérêts commerciaux de son "équipe", les intérêts de l'administration américaine avec ceux de George Soros, qui a l'intention de renverser cette administration, comme il l'a dit.

Autrement dit, on peut discuter au sujet de Viktor Iouchtchenko - qui est-il: un leader faible ou fort, pro-européen ou pro-américain? - mais une chose est claire: il ne pouvait pas être pro-russe et il ne tiendra jamais compte, dans sa politique, des intérêts de la Russie.

Ce qui est émouvant dans le comportement des "oranges" ukrainiens, c'est leur profonde certitude que les dirigeants russes sont pathologiquement stupides. Ils pensent qu'il suffit de dorer la pilule au Kremlin, d'évoquer le rôle joué par la Russie et le partenariat éternel pour que tout marche à merveille. D'ailleurs, la réaction de certaines de nos personnalités aux premières déclarations faites par les nouveaux dirigeants ukrainiens à l'adresse de Moscou confirment cette opinion. Il a suffi à Ioulia Timochenko de publier dans un journal moscovite un article suggérant qu'il ne faut pas craindre Viktor Iouchtchenko pour que tout le monde dise que nous nous sommes trompés au sujet de Ioulia Timochenko, de Viktor Iouchtchenko et d'Alexander Kwasniewski. Quant à la visite triomphale effectuée par Viktor Iouchtchenko à Moscou, elle a provoqué une véritable idylle qui n'a été interrompue que par la déclaration sévère du procureur général Vladimir Oustinov qui a dit que personne ne voulait clore l'affaire pénale engagée contre Mme Timochenko et que sa première visite à Moscou pourrait se terminer par son arrestation.

Il faut lire non pas ce que les leaders des "oranges" écrivent en Russie et à l'attention de la Russie, mais ce qu'ils disent en s'adressant à leur auditoire ciblé, devant lequel ils ont parlé d'une manière exhaustive, car être anti-russe est à la mode en Europe. On peut comprendre les "oranges": il faut acquitter ses dettes et, en principe, il est impossible de se borner à la répartition des recettes provenant du transport du gaz russe ... Il est temps de travailler d'arrache-pied en vue d'intégrer l'économie européenne.

Bref, ma conclusion contre laquelle s'élèverait toute l'opinion publique progressiste se réduit à ceci: la Russie a agi très justement en Ukraine. Notre choix stratégique était juste, surtout du point de vue moral.

Nous avons refusé de quémander des concessions au leader qui ne voulait pas et, d'ailleurs, ne pouvait pas être pro-russe. Nous avons défini nettement notre position, sans ambages, et nous l'avons défendue jusqu'au bout, même lorsqu'il est devenu clair que Viktor Ianoukovitch perdait l'élection. La capacité de lutter jusqu'au bout, sans trahir ses alliés, a toujours distingué les Russes. Il est réjouissant de constater que cette qualité - et non pas l'aptitude des partis et de la nomenklatura à trahir - s'est manifestée dans la politique russe au cours de l'élection en Ukraine.

Je devine le courage dont il a fallu faire preuve pour prendre la décision de ne pascapituler devant le troisième tour, de ne pas adopter une attitude obséquieuse à l'égard du vainqueur déjà annoncé. Or, l'idée de se ranger, en fin de compte, aux côtés de Viktor Iouchtchenko circulait au centre de notre capitale. Mais ce courage, qui a son nom, son prénom et son patronyme sera largement récompensé. En effet, nombreux sont ceux dans la CEI qui, hier encore, étaient certains que nous abandonnerions notre allié à la première remarque faite outre-Atlantique, ont vu que nous pouvions tenir jusqu'au bout, même au moment où la situation était désespérée. Ils l'ont vu et ils nous ont approuvés.

Certes, il faut reconnaître que le choix du candidat au rôle de leader pro-russe n'avait pas été très judicieux. Il est temps de lire les états civils et de scruter les regards. Les yeux de Viktor Ianoukovitch n'exprimaient pas la ferme volonté de lutter. Il est clair que nos politologues se sont préoccupés moins de l'élection que du budget. A propos, il serait utile de sanctionner quelqu'un pour cet échec honteux. Nous n'avons pu dénoncer opportunément le jeu hypocrite de Leonid Koutchma. Bref, les erreurs n'ont pas manqué et la Russie a certainement perdu la bataille. Mais l'échec essuyé par la Russie en Ukraine est une tragédie optimiste dont il faut tirer des conclusions justes.

La conclusion principale est très simple: il ne faut pas espérer que d'aucuns en Occident prendront en considération les intérêts de la Russie dans l'espace postsoviétique. C'est pourquoi nous pouvons agir de façon symétrique, en tenant compte de nos possibilités et de nos intérêts, mais sans se mettre en tête que l'Europe et l'Amérique se préoccupent du destin de la démocratie dans les Etats postsoviétiques. L'époque de la politique rigide et, parfois, comme l'a montré la mort de Zourab Jvania, implacable, arrive en Eurasie. Nous devons être prêts à tenir un langage approprié à nos partenaires. Comme le prouve l'expérience, ils comprennent mieux ce langage que les appels au dialogue.

Quant à l'Ukraine, qu'elle se dirige là où elle veut, ou qu'elle se tienne là où elle se tient. Deux démarches à accomplir, très simples, pour ne pas dire primitives.

Premièrement. L'Ukraine a fait son choix et nous devons le respecter. Mais pas question que nous en fassions les frais. Par conséquent, l'objectif numéro un est de mercantiliser autant que possible les rapports avec cet Etat. La Russie ne doit pas financer les libéraux adeptes du marché qui s'expriment peut-être correctement, mais dont les agissements ne sont pas conformes à nos intérêts, et pas seulement aux nôtres". Par conséquent, il serait utile de revoir les nombreux accords signés ces derniers temps entre la Russie et l'Ukraine. L'Occident a hissé au pouvoir les "oranges", c'est donc à l'Occident de faire les frais de leurs actes.

Deuxièmement. Il ne faut pas confier l'histoire à Viktor Iouchtchenko, à Ioulia Timochenko et à Alexandre Moroz. Nous devons défendre notre passé contre leur avenir "orange". Mazeppa, Bandera, Petlioura et l'hetman Skoropadski resteront pour toujours dans l'histoire de l'Ukraine "orange". Les frères Klitchko et la chanteuse Rouslana lui conviennent également. Nous n'en manquons pas non plus. Mais le constructeur d'avions Oleg Antonov, le constructeur de fusées Mikhail Ianguel, le général Nikolai Popel, héros des premières semaines de la guerre, le constructeur du char T-34 Mikhail Kochkine sont une partie de notre histoire russe. Ils ne s'inscrivent pas dans le "paysage" orange. D'ailleurs, il est peu probable que le Prince Vladimir, qui a christianisé la Russie, convienne en tant que symbole de l'Ukraine qui veut devenir uniate.

Après avoir agi de façon rigide, nous pourrons édifier notre avenir tranquillement et fermement, sans tressaillir en apprenant les noms de nouveau président ukrainien ou premier ministre. Nous nous en ficherons cordialement.

Fil d’actu
0
Pour participer aux discussions, identifiez-vous ou créez-vous un compte
loader
Chat
Заголовок открываемого материала