Depuis les visites du président syrien Bachar Assad et du chef de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas en Russie fin janvier, les médias mondiaux ne cessent d'affirmer que Moscou s'efforce de retrouver au Proche-Orient les positions qu'il occupait à l'époque de l'URSS et qu'il compte affaiblir l'influence américaine dans cette région.
Certes, Moscou voudrait bien récupérer son influence dans cette région et y revenir en une qualité différente. Et les visites d'Assad et d'Abbas ne sont pas un retour au passé mais la recherche d'une place nouvelle au Proche-Orient et dans l'arène internationale en général.
Moscou applique depuis ces dernières années une politique à vecteurs multiples. Malgré les nombreux avantages qu'elle lui procure, il ne lui est pas facile d'harmoniser ses intérêts entre ces différentes orientations car il est très difficile de maintenir l'équilibre de triangles du type Syrie- Russie - USA ou Iran-Russie-Israël. D'autant que l'expérience fait défaut en la matière. Dans le monde bipolaire, tout était beaucoup plus simple: il était divisé en pays "amis" et pays "ennemis". Aujourd'hui ces catégories n'existent plus.
En ce moment la Russie n'a au Proche-Orient aucun autre projet que de développer les relations économiques et d'assurer la sécurité. Ainsi que l'a fait remarquer le président Poutine au cours des pourparlers avec Mahmoud Abbas, "la situation au Proche-Orient a une incidence sur l'économie mondiale et sur un de ses secteurs où la Russie occupe des positions particulières, le secteur énergétique, et tout cela, avec bien d'autres choses, prédétermine notre position active dans cette région". Telle est, exposée en bref, la raison pour laquelle Moscou prend part au règlement du conflit arabo-israélien, participation qui ne lui apporte pas d'avantages économiques directs mais, au contraire, requiert des dépenses de plus en plus importantes.
D'autre part, la stabilité dans la zone du Grand Proche-Orient est un facteur dont dépendent également la sécurité de la frontière sud de la Russie et ses intérêts économiques dans la région de la mer Caspienne et en Asie centrale. C'est une des raisons pour lesquelles la Russie cherche à stabiliser le plus vite possible la situation en Irak et à normaliser par la voie pacifique la situation autour de l'Iran et de la Syrie. Nul doute, on comprend, à Moscou que si Washington décide quand même de renverser de force les régimes en place à Damas et à Téhéran, rien ne pourra l'en empêcher. L'Irak nous en a fourni un exemple. Mais les mérites d'une solution politique, la Russie peut, de concert avec l'Europe, les démontrer aux Etats-Unis, ce qu'elles s'efforcent de faire à l'étape actuelle. Et elles semblent y réussir.
Ainsi, au début de sa première tournée à l'étranger en qualité de secrétaire d'Etat, Condoleezza Rice a déclaré : "Nous avons à notre disposition nombre de moyens diplomatiques que nous devons employer pour inciter l'Iran à respecter ses engagements". Elle a souligné qu'elle appréciait la coopération avec la partie russe dans la situation autour de l'Iran. Et ce n'est pas un hasard si, parlant de la coopération entre l'Europe et les Etats-Unis dans l'arène internationale, elle a ajouté qu'il importait que la Russie participe elle aussi à ce processus. "La différence entre nous ne tire pas son origine de valeurs dissemblables mais provient d'approches différentes de certaines questions", a-t-elle tenu à ajouter.
En effet, Moscou et Washington ont des visions différentes de nombreux problèmes de la politique internationale, y compris des voies de développement du Proche-Orient. On peut même parler de confrontation d'intérêts dans l'espace de la CEI ou de concurrence dans la lutte pour des contrats sur les marchés asiatiques et arabes. Mais il est également possible de parler de la coopération des deux pays sur les terrains économique et politique. D'autre part, le partenariat dans le domaine de la stabilité stratégique et de la lutte contre le terrorisme prévaut contre nombre de controverses et de divergences. Du moins, il en a été ainsi pendant ces quatre dernières années.
Car même dans les moments les plus difficiles, tel le déclenchement de la guerre en Irak, Moscou ne s'est pas opposé à Washington. Il discutait, ne s'accordait pas, défendait ses intérêts. Mais aucune des deux parties n'a poussé l'affaire jusqu'à la brouille qui a entaché les relations américano-françaises ou américano-allemandes.
Il est intéressant qu'en ce qui concerne le Proche-Orient la position de la Russie coïncide à bien des égards avec celle de l'Europe (ou du moins de la "Vieille Europe"). Au point qu'on a l'impression que quand cela répond à ses intérêts, Moscou préfère rester dans la coulisse et laisser les Européens se quereller ouvertement avec les Etats-Unis. Dans certaines questions de la diplomatie internationale Washington est plus proche de Moscou que Bruxelles.
Tout cela pousse la Russie à concevoir des schémas et des mécanismes de partenariat dont le nombre et le type varient en fonction de ses intérêts. Et pourtant ces "triangles" et d'autres figures n'ont pas pour but d'évincer un quelconque pays d'une région présentant un intérêt pour Moscou mais de s'assurer une place digne dans l'arène internationale. Une position qui permettrait de diversifier les liens économiques et de garantir la sécurité du pays. La solution optimale pour la diplomatie russe est un partenariat fondé sur l'égalité des droits, dans lequel les parties se respectent mutuellement, tiennent compte des intérêts l'une de l'autre et ne dictent pas leurs conditions car chacune doit être libre de décider avec qui se lier d'amitié et avec qui commercer.