Le musée Lénine ou le symbole de l'art parade

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MOSCOU, 4 février. (Par Anatoli Korolev, commentateur politique de RIA Novosti). La 1-ere Biennale de Moscou, une exposition d'envergure consacrée à l'art contemporain russe et mondial, a choisi pour siège le légendaire musée Lénine dont les fenêtres donnent sur la Place Rouge. C'est là que se trouve le gros de l'exposition, au nom de laquelle le bâtiment a été rouvert au public. On sait que le musée du chef de la révolution avait été fermé peu après le début de la perestroïka, que ses pièces avait été remisées dans les réserves et que le nom de Lénine, fait de lettres de pierre, avait été effacé de la façade.

Au demeurant, c'est précisément au musée Lénine que s'est tenue la première performance grandiose du XX-e siècle. C'est ici qu'avait pris corps toute la stratégie des futures manipulations de l'espace, de l'éclairage, et du son et, chose essentielle, du jeu avec la conscience du public, aujourd'hui devenu une norme de l'arthaus.

Le visiteur gravissait l'escalier d'apparat et pénétrait non pas dans les salles, mais dans le cerveau et le coeur du chef, la voix sortant de haut-parleurs inculquait que Lénine est vivant.

Ses objets personnels exposés devaient susciter l'admiration et le respect. Voici la plume avec laquelle il écrivait. Ici c'est un presse-papier, là ce sont des chaussures lui ayant appartenu.

La sainteté des objets placés sous verre devait par la suite être multipliée dans les expériences de Duchamp, de Rauschenberg et de Warhol. Suivant la conception du mémorial leninien, en sortant les objets de leur contexte les artistes obtenaient un puissant effet de suggestion. La boîte de soupe à la tomate "Campbell" grossie par Andy Warhol jusqu'aux dimensions d'un tableau était la soeur jumelle des pièces du musée Lénine où la chose la plus futile, l'encrier du tribun, par exemple, prenait des proportions sidérales.

Les avant-gardistes avaient bien des choses à apprendre auprès des muséographes moscovites. Voici la salle remémorant un attentat contre le chef: sous une vitrine il y avait le manteau noir qu'il portait alors. Les trous faits par les balles étaient indiqués par des croix rouges et pour accentuer le surréalisme, des haut-parleurs diffusaient une musique mortuaire.

En d'autres termes, le Moscou soviétique est aux sources de nombreux courants de l'avant-garde contemporaine et l'inclusion du musée Lénine dans la carte de la Biennale de Moscou doit être mise à l'actif de ses commissaires: Hans-Ulrich Obrist, commissaire du Musée d'art moderne de la ville de Paris, Joseph Backstein, directeur de l'Institut moscovite d'art contemporain, et Daniel Birnbaum, commissaire à la Biennale de Venise en 2004.

En un mois, dix projets réalisés par des artistes de Russie et aussi, dans une moindre mesure, d'Allemagne, d'Autriche, des Pays-Bas, d'Espagne, des Etats-Unis, de Cuba, d'Inde et du Nigeria seront présentés dans le cadre de la 1-ere Biennale de Moscou. Les noms les plus connus sont ceux du conceptualiste français Christian Boltanski, auteur des "Fantômes d'Odessa", de l'Américain Bill Viola (installation vidéo "Salutations") et du spécialiste russe des performances Ilia Kabakov (Etats-Unis-Russie), dont l'installation "16 cordes" sera exposée boulevard Sretenski.

Il convient de relever que le problème numéro un de la Biennale de Moscou consiste à trouver son image, une image qui la distinguerait foncièrement des Biennales de Venise et de Sao Paulo. Pour le moment les premiers résultats n'incitent pas à l'optimisme. Ilia Kabakov et ses collègues misent une nouvelle fois sur le "sordide", un terme qui en Russie ramène généralement à l'idée d'absence d'optimisme. Le maître présente 16 cordes auxquelles sont accrochées des déchets sans valeur aucune. Cette image de la Russie montrée comme une série de seize potences, comme autant de décharges d'idées et comme un chaos agressif est depuis longtemps banale mais, hélas, l'agonie de ce style perdure. Un style qui répulse les nouvelles générations de Russes et aussi beaucoup de ceux qui voient que dans le pays les temps ont changé et que l'art ne suit pas.

Un autre exemple: le groupe "Sinie nossy" ("Nez bleus") a présenté deux têtes décapitées placées dans des bocaux remplis de formol dont la mission ordinaire est de contenir des cornichons. Le titre ironique - "Deux contre la maffia" - met en garde le public: voilà le sort qui attend ceux qui veulent combattre les structures maffieuses. Ce pessimisme sinistre irradié depuis près de quinze ans par l'avant-garde russe contemporaine a probablement eu un impact sur les artistes qui ont apporté des projets à Moscou. Ainsi, l'Américain Sam Durand a exposé une grille ordinaire enveloppée d'un grillage à mailles fine. Cette installation a pour nom: "Pour les gens qui auront refusé d'accepter la défaite". Pour Sam Durand Moscou est encore la patrie des geôles, de la violence et des hurlements. Lugubre aussi est la cuisine gigantesque présentée par l'Indien Subodh Gupta, dans laquelle les casseroles et les couteaux ont l'aspect d'instruments de torture. Quant à l'Argentin Tomas Saraceno, il effraye le public avec le collage photographique "Moscou à vol d'oiseau", où au centre de la Place Rouge, face au mausolée de Lénine, on voit une montgolfière rappelant manifestement le vol à Moscou du défunt Mathias Rust de l'époque gorbatchévienne. Mais cette époque là elle aussi est révolue...

Dernier exemple de décalage entre l'art et le public: l'interdit pris par les autorités de la capitale russe à l'égard de l'installation sonore de l'Italien Trisha Donelly. Il entendait épouvanter les Moscovites au moyen de hurlements de loups diffusés par des haut-parleurs installés dans le tunnel menant à la station de métro "Vorobieby gory".

Force est d'admettre qu'il est assez incongru de vouloir épouvanter les habitants d'une ville dans laquelle les attentats dans le métro sont une réalité.

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