Le monde peut enfin dormir sur ses deux oreilles: l'un des premiers exportateurs d'hydrocarbures de la planète, la Russie, avance une Stratégie énergétique tout à fait prévisible. Qui plus est, la croissance de la production de pétrole et de gaz observée en Russie exerce un impact positif sur la sécurité et la stabilité énergétiques globales. Même les États-Unis viennent de le reconnaître.
La Russie possède toujours un immense potentiel énergétique. Elle concentre un tiers des réserves mondiales de gaz naturel, 10% du pétrole, 20% du charbon et 14% de l'uranium, et l'énergie restera en 2005 l'un des secteurs les plus dynamiques de l'industrie russe.
Dans le proche avenir, ce secteur continuera de déterminer l'état et les perspectives de l'économie nationale, et Sergueï Oganessian, directeur de l'Agence fédérale pour l'énergie, le confirme: l'énergie assure 28% du PIB, 30% de la production industrielle, 54% du budget fédéral et près de 45% des recettes en devises.
En 2004, la Russie a produit 458,8 millions de tonnes d'hydrocarbures liquides, dont 285,5 millions à des fins d'exportation. Depuis trois ans, la production croît à un rythme d'environ 10%. Cette année, elle doit friser les 490 millions de tonnes de pétrole et de condensat de gaz, toujours selon Sergueï Oganessian qui se dit certain que la croissance annuelle de la production de pétrole se ralentira et se stabilisera d'ici 2006.
Rappelons que les ressources prospectées et supposées de pétrole dépassent 60 milliards de tonnes. Il ne faut pas oublier non plus que les principaux gisements, notamment en Sibérie occidentale, sont quasiment épuisés. Le temps est donc venu de mettre en valeur de nouveaux gisements de pétrole et de gaz sur le plateau continental de l'Arctique, du Pacifique et des mers du sud, car les ressources maritimes fournissent un quart des réserves de pétrole (16 milliards de tonnes) et 82 000 milliards de mètres cubes de gaz naturel.
Quant à ce dernier, la Russie en a extrait 632 milliards de mètres cubes en 2004, soit une progression de 1,8% par rapport à l'année passée. En 2005, la production de gaz serait soit égale, soit légèrement inférieure au résultat de 2004. Cependant, il ne faut pas dramatiser les choses. Selon Sergueï Oganessian, le secteur du gaz dispose d'un grand potentiel d'extraction. Aujourd'hui, le volume d'extraction de gaz russe correspond exactement à la demande sur le marché international, et la Russie, rappelons-le, couvre 26% des besoins du marché européen.
En citant les événements clés de l'année dernière, on constate à l'unanimité que le gouvernement a fini par répondre aux deux grandes questions du secteur énergétique et de la stratégie d'exportation. Premièrement, il a enfin décidé de construire un pipeline en Extrême-Orient d'une capacité atteignant 80 millions de tonnes et en a fixé l'itinéraire définitif: de Taïchet, en Sibérie orientale, à Nakhodka, port russe au bord de la mer du Japon. Deuxièmement, le cabinet a ordonné de porter à 60 millions de tonnes par an la capacité du réseau de pipelines de la Baltique.
Le fait que, malgré les pronostics occidentaux les plus pessimistes, le secteur a survécu pratiquement sans douleur à la faillite de Yukos n'est pas non plus passé inaperçu. Le feuilleton suivi par le monde entier pendant plus d'un an et couronné par la vente aux enchères du principal actif de production Yuganskneftegaz, acquis par Rosneft, n'a pas ruiné la branche.
En effet, selon le directeur de l'Agence fédérale de l'énergie, les pertes dues au changement de propriétaire atteignent à peine 5% de sa production mensuelle et, en réalité, elles sont encore moins élevées car elles coïncident avec la baisse cyclique de la production en période d'hiver. Ainsi, ni les importateurs ni les consommateurs russes de pétrole Yukos n'ont souffert.
On peut voir différemment la politique choisie par l'État vis-à-vis du géant pétrolier et regretter que l'image de Moscou se soit visiblement ternie aux yeux des investisseurs, mais la règle cruciale propre à n'importe quel pays civilisé, celle qui consiste à acquitter ses impôts, doit enfin devenir un axiome en Russie.
Qu'est-ce qui a empêché les entreprises du secteur d'obtenir un meilleur résultat l'an dernier? Selon Sergueï Oganessian, c'est le processus d'adoption de la nouvelle Loi sur le sous-sol qui traîne en longueur de façon injustifiée, ce qui entrave la prospection géologique de nouveaux gisements par les compagnies privées.
De surcroît, la nouvelle loi concernant l'impôt sur l'extraction des ressources naturelles n'est toujours pas entrée en vigueur. À l'heure actuelle, calculé en roubles par tonne extraite, cet impôt est multiplié par un coefficient qui tient compte du prix mondial du pétrole et du cours du rouble par rapport au dollar. Les compagnies qui vendent des hydrocarbures sur le marché local sont ainsi défavorisées: elles paient les mêmes impôts que les compagnies exportatrices qui ont plus de recettes. Celui qui travaille dans des conditions privilégiées gagne plus. Cette injustice est d'ailleurs une des raisons des prix exorbitants de l'essence en Russie.
Malgré la nécessité évidente de modifier le barème de l'impôt sur l'extraction des ressources naturelles, il est peu probable que la nouvelle loi soit adoptée dans un proche avenir, estime Sergueï Oganessian.
Selon lui, une commission de travail est en train d'examiner l'expérience d'autres pays qui utilisent un barème semblable. Les paramètres nécessaires pour différencier l'impôt sont déjà retenus, a-t-il souligné. "Mais je ne crois pas que cette décision sera prise rapidement, la balle est dans le camp du gouvernement", a résumé le responsable russe.