Mis à part les aspects purement militaires, des motifs politiques ont indubitablement eu un impact sur la décision de Washington concernant le programme nucléaire iranien. Aujourd'hui l'Iran est le plus puissant Etat de la région, un acteur de premier plan au sein de l'Organisation de la Conférence islamique (OCI), jouissant de prestige dans le monde musulman et écouté dans la communauté internationale. Toute action armée contre lui aurait des conséquences extrêmement négatives pour la situation politique dans la région, pour les pays musulmans voisins, pour la poursuite de la lutte contre le terrorisme international et la prolifération des armes de destruction massive (ADM) et, chose essentielle, pour les relations des Etats-Unis avec la Russie et leurs alliés les plus proches, à savoir la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne.
Cet aspect est particulièrement important étant donné que la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne appliquent des efforts en vue de régler la question iranienne par des moyens diplomatiques. Des négociations sont menées avec Téhéran - auxquelles la Russie participe indirectement - avec pour objectif la signature en juin 2005 d'un accord global garantissant le caractère exclusivement pacifique du programme nucléaire de l'Iran.
Enfin, toute opération militaire ne ferait que resserrer les diverses couches de la population iranienne autour du régime actuel et rallierait de nouveaux partisans à l'idée de doter l'Iran de son propre armement nucléaire. Et à l'approche de l'élection présidentielle ces motivations rendraient très probables un regain d'activité des islamistes radicaux anti-occidentaux, un attisement de l'hostilité vis-à-vis des valeurs et des standards européens. On comprend bien que ce cas de figure compliquerait la solution du problème s'il ne la rendait pas impossible en général.
Intervenant au récent Forum économique mondial de Davos, le chancelier allemand, Gerhard Schröder, s'est une nouvelle fois prononcé pour un règlement diplomatique du conflit autour du problème nucléaire iranien. La situation dans la région est déjà suffisamment tendue et nous ne voulons pas l'exacerber davantage, a-t-il déclaré. Ce point de vue est défendu par l'Union européenne qui a mis en garde contre toute action militaire contre l'Iran. Les Européens préfèrent donner un signal positif qui favoriserait la cohésion des forces modérées à Téhéran. Les Américains, eux, ils mettent des bâtons dans les roues et agitent le gourdin, a déclaré sans ambages la commissaire européenne aux relations extérieures, Benita Ferrero-Waldner.
Il est clair que ces facteurs incitent les Etats-Unis à ne pas se lancer dans une opération militaire contre l'Iran, car dans le cas contraire il leur faudrait des décennies pour réparer les dégâts. Toutefois, cela ne veut pas encore dire que les Etats-Unis laisseront l'Iran tranquille. Un autre scénario, non militaire celui-là, est possible, il implique le remplacement du régime actuel. Tout indique que Washington n'écarte pas cette solution.
Il y a quelques jours, cinquante congressmen - républicains et démocrates - ont appuyé l'inscription à l'ordre du jour du Congrès des Etats-Unis d'un nouveau projet de loi réclamant un rappel à l'ordre de l'Iran et l'extension des sanctions contre les compagnies étrangères investissant dans des projets pétroliers en Iran. Ce projet doit être soumis à l'examen du comité des relations internationales de la chambre des représentants du congrès. Son nom, "Acte de soutien aux libertés en Iran", signifie bien des choses. Il s'agit là d'un programme visant loin. Les congressmen ne font pas que réclamer que l'Iran soit rappelé à l'ordre pour son comportement menaçant. Les législateurs américains invitent à soutenir toutes les forces pro-démocrates en Iran et autorisent le président des Etats-Unis à prélever sur le budget fédéral des moyens financiers, y compris pour subventionner les radios et les chaînes de télévision indépendantes implantées à l'étranger et émettant en direction de l'Iran. En d'autres termes, les Etats-Unis cherchent à ébranler l'Iran de l'intérieur. Une tactique onéreuse mais qui a déjà été testée et a justifié dans bien des cas les moyens dépensés.
Quoi qu'il en soit, pour le directeur du Centre de sécurité internationale de l'Institut de l'économie internationale et des relations internationales, Alexeï Arbatov, cette tactique est douteuse parce que les Etats-Unis regardent le monde et se regardent exclusivement en fonction de leur point de vue, ignorant totalement ce que tous les autres peuvent penser. Le politologue russe recommande de ne pas violenter l'histoire, de lui donner le temps d'exister, de prêter l'oreille à ce que disent l'Union européenne et Moscou, qui préconisent que la résolution de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) sur l'Iran soit pleinement appliquée. Paris, Berlin et Londres se prononcent sans ambiguïté pour la poursuite des négociations sur le problème iranien. Selon Alexeï Arbatov, l'idéal ce serait que les Etats-Unis, principaux opposants à l'Iran, se joignent aux pourparlers.
Une idée absurde seulement au premier abord. Si le monde souhaite réellement régler le problème iranien par la voie politique, il n'y a pas d'alternative aux négociations.