Les élections en Irak : un événement positif aux conséquences inquiétantes

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MOSCOU /par Vladimir Simonov, observateur politique de RIA Novosti/. Tout au loin de ces derniers mois la télévision russe a affirmé que les élections irakiennes n'auraient pas lieu ou bien que les Irakiens refuseraient de se rendre aux urnes de peur d'être victimes d'une nouvelle explosion.

Cette conclusion pessimiste jurait avec les images qui défilaient sur le petit écran le jour des élections et les téléspectateurs russes voyaient des files nombreuses devant les bureaux de vote. En ce moment-là, ils ont pensé pour la première fois dans leur majorité que la tragédie irakienne de ces dernières années n'était peut-être pas inutile.

Cela ne signifie pas qu'aux yeux de la majorité des Russes, d'autant plus des autorités siégeant à Moscou, le taux de participation inattendu a réhabilité la guerre des Etats-Unis en Irak. L'Amérique avait commis alors une très grosse erreur qui a laissé son empreinte sur ce qui se passe aujourd'hui. Les élections se sont déroulées dans le contexte de l'occupation et dans une atmosphère de violence. Si quelque chose de pareil était arrivé dans un autre pays, l'Union européenne, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe auraient formé, sûrement avec Washington, un chœur unique pour maudire avec ferveur ce vote comme une farce illégitime. Et elles auraient eu raison, incontestablement.

En effet, on ne peut pas qualifier sérieusement de libres des élections qui se passent sous la menace des chars étrangers, d'autant plus que la situation d'urgence est décrétée dans le pays et que tout électeur risque sa vie.

Les élections en Irak ont eu très peu de commun avec la démocratie parce que jusqu'au tout dernier moment les noms inscrits sur le bulletin de vote ont été gardés en secret. Les organisateurs ont négligé la règle de la compétition et les normes de l'égalité. Car la télévision n'était pas accessible qu'aux candidats choisis par les autorités d'occupation.

Pourtant, ce qui s'est passé en Irak a été reconnu par les Etats-Unis et par une majorité écrasante de la communauté mondiale comme une procédure acceptable. C'est que cette campagne, aussi boiteuse qu'elle soit, n'avait pas d'alternative. L'événement qui vient d'avoir lieu en Irak dimanche dernier était dicté par l'utilité politique inexorable. Aussi théâtral qu'il puisse paraître, il répondait aux intérêts de la plupart des capitales, dont Moscou. C'est une bonne leçon pour les plus divers pays qui envisagent des élections.

Tout le monde comprenait qu'une tentative de geler le statu quo d'après-guerre en Irak pourrait se solder par une défaite des Etats-Unis. L'économie américaine n'aurait pas supporté de continuer à financer l'expédition irakienne à hauteur de 1 milliard de dollars par semaine. Le petit-bourgeois américain n'aurait pas toléré une arrivée en masse de cercueils de soldat dont le nombre approche dès maintenant un millier et demi. Les Etats-Unis auraient pu céder à cette pression et se retirer. Il n'est pas difficile d'imaginer les conséquences : l'Irak se serait transformé définitivement en un royaume de terrorisme et une épidémie de chaos se serait déferlée sur le reste du monde.

Les élections offraient une chance, unique et très chimérique, d'éviter que la tragédie irakienne ne devienne celle de toute la région du Proche-Orient. Aussi, le fait de vote accompli ne peut-il que réjouir. "Les conditions dans lesquelles le scrutin a été préparé, le moins que l'on puisse dire est qu'elles étaient très difficiles. En même temps, c'était un pas franchi dans la bonne direction, un événement positif", a fait part de son opinion, à Moscou, au gouvernement, Vladimir Poutine.

Le président russe a proposé d'axer les efforts de toutes les institutions publiques de manière à "créer des conditions normales en Irak et autour de lui". "Il y a là de quoi nous occuper", a-t-il ajouté, en sous-entendant notamment les intérêts commerciaux et économiques traditionnels de la Russie. Rappelons que les sociétés russes ont été parmi les premières à répondre à l'appel de l'ONU d'aider à la reconstruction de l'Irak et à s'y mettre au travail, mais l'insécurité ne leur a pas permis de faire ce qu'elles envisageaient.

Ainsi, le fait même que huit millions d'Irakiens (ou sept millions, ou six) aient eu le courage de venir jeter le bulletin de vote dans les urnes est incontestablement un "événement positif". Et pourtant ses conséquences éventuelles sont évaluées en Russie d'une façon bien sceptique.

Il était clair bien avant le dépouillement des suffrages que les peu nombreux bulletins de "triangle sunnite" qui a dans sa majorité boycotté les élections, se sont retrouvés enterrés sous la masse des voix exprimées par les électeurs chiites. Le succès de la communauté chiite, spoliée des droits sous Saddam Hussein et hypnotisée maintenant par les organisations religieuses radicales iraniennes, peut vouer l'Irak au sort d'une théocratie fanatique. Les Etats-Unis risquent donc d'obtenir un régime à côté duquel celui de Saddam Hussein serait un agneau.

Non prévisible est également le comportement des Kurdes qui représentent 20% de la population du pays. D'après certaines informations qui demandent à être vérifier, les bulletins de vote distribués aux Kurdes au su de l'administration américaine auraient comporté une thèse sur une éventuelle séparation des régions nord de l'Irak. Si c'est vrai, on cherchait à séduire les Kurdes par leur propre rêve d'un Kurdistan indépendant. Il n'y a pas longtemps, la communauté kurde avait demandé à l'ONU d'organiser en Irak un tel référendum. Lorsque les Kurdes auront compris quel piège leur ont tendu les organisateurs des élections, les forces centrifuges pourront en finir avec l'intégrité de l'Etat irakien.

En fait, dans son intégrité l'Irak n'existe plus sur la carte des pays du Monde. "Les élections chaufferont la chaudière nationale au point qu'elle risque d'exploser. D'ailleurs le pays Irak n'existe plus, il y a seulement le territoire de l'ex-Irak. Plus les élections sont honnêtes et légitimes et plus elles favorisent l'éclatement du pays. Car il n'y a pas de garantie que le pouvoir mis en place au vu des résultats du scrutin est capable de gouverner l'Irak comme un pays entier", affirme Evgueni Satanovski, président du Centre d'études sur Israël et le Proche-Orient.

La déclaration du président George Bush affirmant, tout à l'euphorie de la victoire, que par sa participation massive au scrutin les " Irakiens ont placé le sort de leur pays sous leur propre contrôle" a l'air, sur cette toile de fond, d'une tentative de faire passer des désirs pour des réalités. Les Etats-Unis ont beau se débarrasser de la responsabilité de ce qui se passe en Irak, les élections n'ont pas ouvert devant eux la porte du pays pour qu'ils puissent le quitter. Il découle clairement du discours de Bush que l'administration américaine n'a pas du tout l'intention d'annoncer la date concrète du départ. " Nous continuerons à former les forces de sécurité irakiennes", a-t-il déclaré d'un ton évasif pour éviter la question.

Ainsi que le prescrit la résolution 1546 du Conseil de sécurité de l'ONU, le mandat de présence de forces armées étrangères en Irak doit expirer le 31 décembre 2005.

La Russie serait satisfaite, si l'Irak respectait cette date. Malheureusement, ce n'est qu'un vœu pieu qui plane dans l'air et n'a aucun fondement sur terre.

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