Feuilleter un bon livre en savourant une bière : une nouvelle mode dans la Russie nouvelle

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MOSCOU, 1er février (par Anatoli Korolev, commentateur politique de RIA-Novosti).

La Russie est un pays où on lit beaucoup. Et cette passion des Russes pour la lecture est exploitée par le réseau de pâtisseries moscovites bon marché, symbiose de la librairie et du café pour la jeunesse où les prix sont accessibles aux étudiants. Si les mets servis dans ces pâtisseries sont sans prétention, par contre, les livres y sont élitaires. Les adeptes de Deleuze ou de Derrida savent qu'on peut trouver dans ces cafés-librairies les nouveautés de la pensée philosophique mondiale.

Feuilleter un bon livre tout en buvant de la bière est une forme de comportement social à la mode dans la Russie nouvelle.

La génération aînée se souvient que les bons livres étaient rares dans les librairies. On se les arrachait. Un livre était un bon cadeau à offrir à son dentiste, voire au milicien qui pouvait fermer les yeux sur une infraction pour un Simenon. A l'époque, phénomène qui n'existait dans aucun pays d'Europe, on échangeait les vieux papiers contre des livres. Pour obtenir la série des "Rois maudits", de Maurice Druon, ou le dernier roman de Stanislaw Lem, auteur polonais de science fiction, des milliers d'habitants de notre pays apportaient aux points de récupération des tonnes de vieux papiers.

Les membres de l'Union des écrivains jouissaient du privilège enviable de pouvoir fréquenter le magasin de Kouznetski Most "Kiosque à livres pour les écrivains" où ils pouvaient acheter sans problème un recueil de poèmes de Rainer Maria Rilke ou les oeuvres choisies de Platon. A cette époque-là, le tirage des livres étrangers dépassait rarement 3 000 exemplaires: une goutte d'eau dans la mer pour un pays qui aime lire. Soit dit en passant, les spéculateurs prêts à racheter pour une somme fabuleuse un livre acquis par un écrivain se bousculaient toujours à l'entrée de ce magasin. Certains écrivains en abusaient.

Les lois du marché ont transformé le monde ennuyeux des librairies en une corne d'abondance. Aussi étrange que cela paraisse, la diversité des livres proposés a pris de court la majorité des lecteurs. Il s'avère que la profusion de marchandises engendre des problèmes non moindres que leur pénurie.

A la récente Foire du livre de Russie qui a eu lieu en septembre dernier, les catalogues contenaient 150 000 titres de livres, 24 000 noms d'auteurs, 1176 librairies, 350 sociétés d'import-export et 1800 maisons d'édition, dont les leaders: "AST", "EKSMO" et "OLMA-PRESS". Ce trio contrôle environ 70 % du marché des livres en Russie. D'une part, les oligarques ont misé sur le bas de gamme: la série noire, les romans d'amour, la littérature érotique. Ils sont à l'origine de l'émergence des écrivains-millionnaires, entre autres, les reines des polars Daria Dontsova et Alexandra Marinina. D'autre part, la tradition de lecture et les hautes exigences des lecteurs ont incité les éditeurs à répondre à leurs attentes en faisant paraître, peu à peu, des livres à tirage limité, des albums rares de poésie de haut niveau et des réimpressions, des raretés. Aujourd'hui, à condition d'avoir de l'argent, on peut éditer en Russie pratiquement n'importe quel livre.

Le désir de bien connaître le passé a suscité en Russie un vif intérêt pour l'histoire sur le marché des livres. La traduction de l'étude du politologue britannique Roman Brackman "Le Dossier secret de Joseph Staline. La vie cachée" fut un grand événement. L'auteur, historien et journaliste, vécut sous le régime du dictateur et fut détenu dans un camp pour activité antisoviétique. Il s'est installé aux Etats-Unis au début de la perestroïka de Mikhail Gorbatchev. Roman Brackman essaie d'étudier la version de la collaboration du jeune Staline avec la police politique tsariste où le jeune marxiste était agent secret. L'auteur explique le déclenchement de la terreur stalinienne par le désir de Staline d'effacer les traces de sa trahison.

Parmi les nouveaux livres intéressants, on peut citer le roman-étude "Vodka" du journaliste Viktor Miasnikov, écrit dans l'esprit d'Arthur Hailey sur le rôle de l'alcool dans le sport russe et la mode; les oeuvres complètes du célèbre poète Vladimir Kornilov, un livre-entretien avec les sommités de la science russe: les "Dialogues sur la politique scientifique et technique" et, enfin, les "Contes" pour enfants d'Isaac Bashevix Singer, Prix Nobel.

La Russie demeure le pays où on lit le plus.

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